ESTAC Troyes : les 10 pépites du club

13/10/2026

De la Division d’Honneur à Newcastle, l’ESTAC Troyes a vécu des nuits européennes et formé deux champions du monde. Dix destins permettent de suivre ce parcours singulier.

Un club plusieurs fois menacé de disparaître, deux champions du monde passés par sa formation, un capitaine resté plus de 400 matchs. L’ESTAC Troyes n’a jamais appartenu aux puissants du football français, mais son histoire s’écrit par à-coups, entre montées, coupes européennes et saisons perdues. À partir de dix trajectoires, d’une soirée à Newcastle et d’un trophée de Ligue 2 soulevé tardivement, ce reportage remonte le fil de ce paradoxe.

Newcastle, une nuit européenne

Le maillot bleu ciel est noyé dans une mer de noir et blanc. Sur la pelouse de Saint James’ Park, à Newcastle, les joueurs de l’ESTAC Troyes viennent de marquer un quatrième but contre l’équipe locale, ce soir de finale de Coupe Intertoto 2001, une compétition européenne de deuxième rang qui servait alors de porte d’entrée vers la Coupe UEFA pour les clubs n’ayant pas décroché de qualification directe. Le tableau d’affichage indique 4-1 pour un club français qui évoluait encore au niveau régional amateur, la Division d’Honneur, une dizaine d’années plus tôt, face à une formation anglaise habituée aux joutes européennes et aux budgets d’un autre ordre. Au coup de sifflet final, le score est de 4-4 ; Troyes conserve son avantage de l’aller et obtient le droit de soulever une coupe continentale sur une pelouse qui a vu passer Alan Shearer et une génération de joueurs que la ville ne considère pas comme des inconnus. Dans les vestiaires, plusieurs des futurs noms de ce classement se croisent sans le savoir : Tony Heurtebis, Sladjan Djukic, Nicolas Goussé, Mamadou Niang, Rafik Saïfi et Jérôme Rothen viennent d’entrer dans une histoire qui dépassera leur propre carrière. Cette nuit-là, Troyes est, pour quelques heures, un club d’Europe.

Un entraîneur, six divisions franchies

Quand Alain Perrin arrive à Troyes en 1993, l’équipe évolue encore dans les profondeurs du football amateur, loin de la Première Division. L’Association Troyes Aube Champagne, future ESTAC, est alors un club qui remonte de la Division d’Honneur, le sixième échelon du football français, vers la troisième division, avec des moyens limités et une histoire marquée par la disparition de ses prédécesseurs, l’ASTS et le Troyes Aube Football, respectivement en 1967 et 1979. En six saisons, Perrin conduit le club du National, troisième division professionnelle, à la D2 puis à la D1, avec une montée en 1999 obtenue « de justesse » après avoir longtemps occupé la tête du classement, selon l’historique officiel du club. La saison 2000-2001 installe Troyes dans le haut du tableau : 7e de Ligue 1, demi-finaliste de la Coupe de France et quart de finaliste de la Coupe de la Ligue, soit un palmarès inédit pour une équipe qui jouait encore en troisième division moins de cinq ans auparavant. L’année suivante, 2001-2002, le club termine une nouvelle fois 7e, tout en ajoutant la Coupe Intertoto à sa vitrine ; il accède alors à la Coupe UEFA, l’équivalent de l’actuelle Ligue Europa, réservée aux clubs qui n’atteignent pas la Ligue des champions, face aux Slovaques de Ruzomberok puis aux Anglais de Leeds United.

Dans cette période resserrée, Perrin s’appuie sur un noyau de joueurs qui sont au centre du classement : Djukic pour la profondeur offensive, Rothen pour l’animation sur l’aile gauche, Saïfi sur l’aile droite, Goussé pour la finition, et Heurtebis pour la sécurité dans les buts. Leur présence simultanée coïncide avec les meilleures saisons nationales du club, ce qui crée un bloc mémoriel dense autour des années 1999-2002. Quand Perrin annonce son départ en 2002, il laisse une équipe qualifiée pour une nouvelle Intertoto, mais qui sera éliminée sur décision administrative, l’UEFA ayant constaté l’alignement d’un joueur ne figurant pas sur la liste déposée en début de compétition, une sanction que le règlement nomme « forfait sur tapis vert ». Cette déconvenue fragilise une fin de saison déjà difficile, et Troyes est relégué en 2003 après quatre ans dans l’élite. Ce n’est pas la fin du club, mais c’est le début d’un autre cycle, à reconstruire depuis la Ligue 2, avec d’autres hommes.

Un capitaine à 431 matchs

Benjamin Nivet ne figure pas sur la feuille de match de la finale Intertoto à Newcastle, mais son nom apparaît au fil des années comme celui qui restera le plus longtemps associé à l’ESTAC. Né en 1977, le milieu offensif dispute ses premières saisons professionnelles à Auxerre et Châteauroux avant de rejoindre Troyes en 2000, où il joue de 2000 à 2002 avant de partir au SM Caen. Son premier passage est court ; il s’en va ensuite à Caen, avec lequel il connaît une montée en Ligue 1, avant de revenir à l’ESTAC en 2012, à 35 ans. Les données convergent pour lui attribuer 431 matchs officiels avec Troyes et 84 buts, ce qui en fait le joueur le plus capé et le meilleur buteur de l’histoire du club, toutes compétitions confondues. Pour prendre la mesure de ce volume, il faut le comparer à la durée habituelle d’un passage dans un club de Ligue 2 : rares sont les joueurs qui dépassent 200 matchs dans la même équipe, alors que Nivet en compte plus du double à Troyes, étalés sur treize saisons en deux périodes distinctes.

En 2014-2015, il est à la fois capitaine et meilleur buteur de l’ESTAC en Ligue 2, avec 11 réalisations, lors d’une saison conclue par un titre de champion et une nouvelle montée en Ligue 1. Deux ans plus tard, en 2017, il inscrit le but décisif du barrage retour contre Lorient, un match à élimination directe qui oppose les équipes reléguables de Ligue 1 aux candidats à la montée de Ligue 2, le vainqueur obtenant ou conservant une place dans l’élite, à 40 ans, permettant au club de retrouver la Ligue 1. En 2019, à 42 ans, il joue son dernier match professionnel et quitte la pelouse sous les applaudissements du Stade de l’Aube, après avoir traversé deux titres de Ligue 2, plusieurs relégations et remontées, et des changements successifs d’entraîneurs et d’actionnaires. « 400 matchs dans un club, c’est rare », a déclaré Nivet au moment de son départ, rappelant qu’il n’avait pas connu un tel attachement ailleurs dans sa carrière. Son bilan numérique s’aligne sur celui des joueurs de clubs historiques de Ligue 1, alors que Troyes passe une partie de ces années entre l’élite et la deuxième division.

Dans le classement, Nivet occupe la première place non seulement par le volume de ses apparitions et de ses buts, mais aussi parce qu’il relie les années Perrin aux années Furlan et aux périodes plus récentes où le club change de propriétaires. Son nom est le point fixe d’une histoire qui n’en a pas beaucoup d’autres, mais la question de ce que le club aurait pu conserver s’il avait eu les moyens de garder Rothen ou Matuidi reste entière.

Deux champions du monde formés à Troyes

Le rapport met en avant deux anciens joueurs qui ont connu une suite de carrière internationale rare pour un club comme Troyes : Blaise Matuidi et Djibril Sidibé. Matuidi rejoint la formation troyenne au début des années 2000, après un passage à l’INF Clairefontaine, le centre national de formation de la Fédération française de football, qui accueille les jeunes joueurs les plus prometteurs dès 13 ans, et y joue ses premiers matchs professionnels lors de la saison 2004-2005, sous la direction de Jean-Marc Furlan. Les bases statistiques et le site de la Fédération française de football indiquent qu’il dispute 67 matchs avec l’ESTAC, pour 4 buts, avant de rejoindre Saint-Étienne en 2007, puis le Paris Saint-Germain et la Juventus Turin. En équipe de France, il accumule 84 sélections et participe à la Coupe du monde 2018, remportée en Russie ; il est titulaire ou remplaçant lors de plusieurs matchs décisifs, alors que Troyes évolue en Ligue 2 cette même saison. Sa période troyenne, 67 matchs dans un club en reconstruction après la relégation de 2003, est courte comparée à la durée de son passage à Paris, mais elle intervient dans une phase où il n’est encore connu que des observateurs locaux.

Djibril Sidibé suit un chemin différent. Formé à Troyes dès l’âge de 8 ans, il évolue dans les équipes de jeunes de l’ESTAC jusqu’au début des années 2010, puis rejoint le LOSC, avec lequel il découvre la Ligue 1, avant de signer à Monaco. La Fédération française recense 24 sélections en équipe de France pour Sidibé, dont une participation à la Coupe du monde 2018, où il fait partie du groupe champion, celui qui bat la Croatie 4-2 en finale à Moscou, alors que Troyes se bat de son côté pour le maintien en Ligue 1. Ses apparitions professionnelles avec Troyes sont limitées par rapport à celles qu’il accumule ensuite avec le LOSC et Monaco, mais le club peut se prévaloir d’avoir accompagné ses douze premières saisons de formation. Entre 2007 et 2018, deux joueurs passés par les couloirs du Stade de l’Aube ont donc soulevé la Coupe du monde.

Aucune structure d’accueil au niveau de Troyes en Ligue 2 ne peut revendiquer ce fait pour la même décennie, mais aucun des deux n’a prolongé son passage assez longtemps pour qu’il se traduise en résultats sportifs pour le club. Ce décalage entre ce que Troyes produit et ce qu’elle en retire prépare la question que les sections suivantes posent différemment.

Les absents du top 10

Le rapport ne se contente pas de dérouler une liste ; il mentionne aussi des figures qui auraient pu y figurer et qui sont restées en marge. Mohamed Bradja occupe une place particulière parmi elles. Né en 1969, l’international algérien a joué 73 matchs en Division 1 avec l’ES Troyes AC entre 1988 et 2003, ce qui en fait l’un des défenseurs les plus présents dans l’histoire du club, à une époque où celui-ci oscille entre la D1 et la D2. La fiche qui lui est consacrée rappelle un match amical historique contre la France, le 6 octobre 2001, auquel il prend part sous le maillot algérien, alors que son club vit parallèlement l’épopée européenne évoquée en ouverture. Son nom n’apparaît pas dans le top dix, ce qui alimente un débat chez les supporters qui voient dans son parcours un exemple d’ancrage local et de permanence sur la durée.

Karim Ziani est un autre cas. Formé à Troyes, milieu offensif technique, il dispute une partie de ses premières saisons professionnelles à l’ESTAC avant de rejoindre Lorient, Sochaux, l’OM puis Wolfsburg ; il totalise 63 matchs en Ligue 1 avec Troyes et est sacré Ballon d’or algérien en 2006 et 2007, pour ses performances avec la sélection et ses clubs. Ses 62 sélections avec l’Algérie en font l’un des joueurs les plus visibles à l’international parmi ceux passés par Troyes, mais sa place dans la mémoire locale reste plus diffuse, en raison d’un passage moins long que celui de Nivet ou Bradja. Patrice Loko, ancien international français passé par le FC Nantes et le PSG avant d’arriver à Troyes, dispute quant à lui la saison 2001-2002 avec le club, avec 12 buts en 30 matchs de Ligue 1 selon les bases statistiques consultées, dont un doublé notable à Elland Road contre Leeds en Coupe UEFA. Son impact est concentré sur une seule campagne, mais les chiffres ne compensent pas la brièveté de son séjour.

Ces absents montrent que le rapport a privilégié une combinaison de longévité, de poids dans les saisons de référence et de place dans la mémoire collective, plutôt qu’une addition de palmarès internationaux. La ligne de partage entre un joueur « de l’histoire du club » et un joueur « passé par le club » est précisément là où le désaccord commence.

Un dernier titre pour un buteur tardif

En 2021, vingt ans après la soirée de Newcastle, le Stade de l’Aube accueille une autre scène, plus discrète. Yoann Touzghar, né en 1986, a rejoint Troyes en 2018 après des passages à Amiens, Lens, Auxerre et Sochaux ; il arrive libre, à 31 ans, dans un club qui cherche un attaquant expérimenté pour stabiliser son effectif en Ligue 2. Les bases statistiques disponibles indiquent qu’il inscrit 40 buts en 121 matchs avec l’ESTAC, dont 34 en championnat, ce qui le place parmi les meilleurs buteurs de l’histoire du club, derrière Nivet et Djukic selon les totaux agrégés. Lors de la saison 2020-2021, il participe à la conquête du titre de champion de Ligue 2, avec une moyenne de buts supérieure à celle qu’il avait connue dans ses clubs précédents, dans une course à la montée où Clermont, Toulouse et Auxerre disputent les mêmes places.

Le jour où Troyes reçoit officiellement le trophée de Ligue 2, Touzghar le soulève au milieu d’un groupe sans vedette nationale, dans une enceinte inaugurée en 1924, qui fête cette année-là les 125 ans du football troyen. Après la saison, il rejoint Ajaccio. Le Stade de l’Aube, lui, reste debout, centenaire, en Ligue 1 à partir d’août 2026 après un nouveau titre de Ligue 2 2025-2026 acquis le 2 mai, avec un effectif profondément renouvelé. Dans ce stade, les supporters qui viennent de célébrer ce dernier titre continuent de discuter de ces dix noms et de ceux qui manquent.

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Lucas Chambert, passé par But et France Football, arpente les pelouses des stades français depuis 15 ans.

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