Sept Grands Chelems, un contrôle positif, une retraite à 26 ans. Mats Wilander, 61 ans, est devenu l’analyste tennis le plus écouté d’Europe. Portrait d’un champion atypique.
Il a dominé 1988 comme personne : trois Grands Chelems en une seule saison, le numéro un mondial, la plus longue finale de l’histoire de l’US Open. Puis il a tout arrêté à 26 ans, parce qu’il n’avait plus envie de gagner. Mats Wilander a 61 ans, un micro chez Eurosport, une fondation pour son fils malade et un camping-car garé quelque part dans le Montana. Le plus grand stratège de sa génération n’a jamais vraiment quitté le jeu : il a juste changé de terrain.
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« Ne pariez jamais contre Djokovic »
Melbourne, janvier 2026. Eurosport diffuse l’Open d’Australie en exclusivité sur HBO Max. Dans les studios installés à Rod Laver Arena, un homme de 61 ans en veste sombre prend la parole entre deux matchs. Il s’appelle Mats Wilander. Il est l’expert de référence de la chaîne depuis 2007.
Ce soir-là, à Marca, il est formel : « Alcaraz et Sinner vont à nouveau remporter les quatre Majeurs. » Sur le site spécialisé Clay, quelques heures plus tôt, il a glissé une phrase sur Novak Djokovic : « Ne pariez jamais contre lui. C’est difficile de l’imaginer battre Sinner et Alcaraz en deux matchs de cinq sets consécutifs, mais tant qu’il croit, il est encore dangereux. » Phrase nette, sans fioritures. La même économie de mots que sur le court, trente ans plus tôt.
En février 2026, Tennis365 lui demande d’analyser le jeu de Jannik Sinner. Il dit : « J’ai vu des joueurs frapper la balle plus fort que Jannik, mais jamais quelqu’un qui frappe aussi fort en prenant la balle aussi tôt. Je n’ai jamais vu ça dans toute ma carrière. » Il a remporté sept titres du Grand Chelem. Sa carrière a duré dix-neuf ans. Il a joué contre Lendl, Becker, Edberg, Connors, McEnroe. Quand il dit « jamais vu ça », la phrase a un poids particulier.
Eurosport, L’Équipe, camping-car
Wilander a construit sa seconde carrière sur trois piliers distincts, sans jamais chercher à occuper un rôle officiel dans le tennis institutionnel : pas de capitaine de Coupe Davis, pas de directeur technique, pas d’académie à son nom.
Premier pilier : Eurosport. Il rejoint la chaîne en 2007, d’abord comme consultant pour Roland-Garros. Il anime rapidement deux émissions : Game, Set and Mats, show quotidien lancé pendant les Internationaux de France, et Mats’ Point, format d’analyse post-match diffusé sur l’ensemble des Grands Chelems. En janvier 2014, lors de la cérémonie des Sky MIRA Awards à Berlin, l’équivalent des Oscars de la télévision payante germanophone, il reçoit le prix du meilleur présentateur masculin.
Deuxième pilier : L’Équipe. Wilander tient une chronique intitulée L’Œil de Mats Wilander. En juin 2025, après la finale Roland-Garros entre Carlos Alcaraz et Jannik Sinner, qui a duré plus de quatre heures et battu son propre record de durée de 1982, il écrit : « Mon dernier record a été donc battu et j’en suis très content ! Car c’est incroyable de battre un record de durée dans un match d’un tel niveau. » Pas d’amertume, pas de posture. Un constat.
Troisième pilier : Wilander on Wheels (WOW), co-fondée avec Cameron Lickle. Le principe est simple : Wilander se déplace, privatise un court, joue pendant une heure trente avec des amateurs ou des clubs, repas inclus. L’entreprise a fonctionné un temps depuis un camping-car Winnebago, Wilander sillonnant les États-Unis au volant, s’arrêtant dans des clubs de province pour une session avec le septuple vainqueur en Grand Chelem. Fox Sports a documenté la scène en 2011. Elle dit quelque chose de précis sur l’homme : il aurait pu devenir une marque, un empire pédagogique, un réseau de franchises. Il a préféré le pare-brise.
17 ans, 30e mondial, inconnu
Le 6 juin 1982, Mats Wilander a 17 ans et 9 mois. Il est 30e mondial. Il n’a jamais disputé de finale en Grand Chelem. Il est non tête de série à Roland-Garros.
En demi-finale, il affronte l’Argentin José-Luis Clerc. À un moment du match, l’arbitre Jacques Dorfmann lui accorde un point litigieux sur une balle de match. La balle de Clerc était bonne. Wilander demande à l’arbitre de rejouer le point. Il renonce au point qu’on lui donnait. La scène est documentée, souvent citée, jamais vraiment expliquée par Wilander autrement que par une évidence : c’était la règle.
En finale, face à Guillermo Vilas, il perd le premier set 1-6. Puis il remporte le deuxième au jeu décisif 7-6, le troisième 6-0, le quatrième 6-4. La finale dure 4h42 : record de durée à Paris jusqu’en 2025. Il devient le plus jeune lauréat masculin d’un Grand Chelem, distinction qu’il conserve jusqu’en 1989 : cette année-là, Michael Chang remporte Roland-Garros à 17 ans et 3 mois, six mois plus jeune que Wilander ne l’était lors de sa propre victoire à Paris.
Des années plus tard, il dira à We Are Tennis que cette victoire est « la plus importante de ma carrière, parce qu’elle m’a propulsé dans le top 10 ». Pas la plus belle. La plus importante. La nuance dit tout.
Terre battue, gazon, stratégie
Entre 1982 et 1988, Wilander remporte sept titres du Grand Chelem : trois Roland-Garros (1982, 1985, 1988), trois Open d’Australie (1983, 1984, 1985), un US Open (1988). Il est le seul joueur de l’histoire à avoir remporté l’Open d’Australie sur deux surfaces différentes : le gazon de Kooyong d’abord, puis le dur de Melbourne Park après le changement de surface en 1988.
En 1983, sur ce même gazon de Kooyong, il bat Ivan Lendl 6-1, 6-4, 6-4 en finale. En 1984, il écarte Kevin Curren 6-7(5), 6-4, 7-6(3), 6-2. En 1985, il triomphe à nouveau à Roland-Garros contre Lendl. La finale est particulièrement révélatrice de son génie tactique : malmené lors du premier set, perdu 3-6, il monte au filet à répétition et déconcerte Lendl, qui finit par s’incliner 6-4, 6-2, 6-2 sur les trois sets suivants. Le Monde écrira en 1987 que son jeu consiste en « la longue patience du fond de ligne et l’ajustement, au moment opportun, d’un grand coup d’épée à travers le lard adverse ».
Numéro 1 : « J’étais horrible »
Le 11 septembre 1988, à Flushing Meadows, Wilander bat Ivan Lendl en cinq sets, 6-4, 4-6, 6-3, 5-7, 6-4. La finale dure 4h54. C’est la plus longue finale de l’histoire de l’US Open : record toujours en vigueur. En battant Lendl, il brise 157 semaines consécutives de règne du Tchèque au sommet du classement mondial. Le lendemain, 12 septembre 1988, Mats Wilander est officiellement numéro un mondial.
Il finit l’année à la première place du classement ATP. Il a remporté l’Open d’Australie en janvier, Roland-Garros en juin, l’US Open en septembre. Trois Grands Chelems sur quatre dans la même saison : seul Jimmy Connors, en 1974, avait accompli cela dans l’ère Open.
Puis quelque chose se rompt. En 2020, dans un entretien à l’ATP Tour, Wilander a déclaré : « Je me sentais le meilleur joueur du monde pendant toute l’année 1988, mais une fois que j’ai eu l’étiquette de numéro 1 avec un classement officiel, j’ai eu quatre mois catastrophiques. Je suppose que j’étais simplement horrible pour gérer cette pression. » Il conserve le rang 20 semaines.
En 2021, interrogé sur l’état mental de Dominic Thiem, il a déclaré dans L’Équipe : « Pour un joueur de tennis, l’indicateur ultime de dépression est lorsque vous êtes sur le court et que vous ne ressentez plus l’envie viscérale de gagner. Lorsque le résultat n’a plus vraiment d’importance, c’est une alerte. C’est comme une mort sportive. » Il parlait de Thiem. Il parlait aussi de lui-même, après 1988.
« Dans mon cas, c’était ma faute »
En 1995, Wilander est de retour sur le circuit après un premier retrait. Il a remonté jusqu’aux 50 premiers mondiaux. Aux Internationaux de France, il est contrôlé positif à la cocaïne, avec son partenaire de double Karel Novacek. À l’époque, son avocat nie les faits et conteste les procédures du laboratoire. Les deux joueurs font appel, puis le retirent. Wilander écope d’une suspension de trois mois et doit restituer 289 005 dollars de gains perçus depuis mai 1995. Il prend sa retraite définitive en 1996.
Trente ans plus tard, en 2025, au moment où les affaires Jannik Sinner et Iga Swiatek monopolisent le débat sur le dopage dans le tennis, Wilander est interrogé sur son propre cas. Sa position a changé. Il a déclaré au site Yardbarker : « Dans mon cas, c’était ma faute. » Quatre mots, sans dispositif de défense, sans mise en contexte. La phrase contraste avec sa propre gestion de l’affaire en 1995 autant qu’avec celle de la plupart des joueurs confrontés à des situations similaires.
- Sun Valley, altitude 1 800 mètres
Mats Wilander vit à Sun Valley, dans l’Idaho. Ce n’est pas un choix de confort ou de fiscalité. C’est un choix médical.
Son fils Erik est atteint d’épidermolyse bulleuse depuis sa naissance : une maladie génétique rare qui provoque des bulles et des plaies cutanées au moindre frottement. La sécheresse et le froid sec de l’Idaho permettent à Erik de mener une vie plus proche de la normale. Il pratique le hockey sur glace et le ski. La famille, Wilander, sa femme Sonya Mulholland, d’origine sud-africaine, rencontrée à New York à l’été 1985 et épousée en janvier 1987, et leurs quatre enfants Emma, Karl, Erik et Oscar, a quitté Greenwich, Connecticut, pour s’installer sur un domaine de 81 acres, à 1 800 mètres d’altitude.
Au Wall Street Journal, Wilander a déclaré : « On a trouvé une propriété parfaite pour quatre jeunes enfants : sans trafic, mais avec la faune sauvage et les espaces à explorer. » Ses amis du Connecticut ont eu du mal à comprendre. Wilander, lui, se levait chaque matin avec « une vue belle comme une photo fond d’écran », a-t-il indiqué au magazine suédois Café.
La MW Foundation, créée en parallèle, organise chaque année en octobre à New York un gala de bienfaisance pour l’association Debra, dédiée à la lutte contre l’épidermolyse bulleuse.
Växjö, 7 ans, premier tournoi
Mats Arne Olof Wilander est né le 22 août 1964 à Växjö, ville de province du comté de Kronoberg, dans le sud de la Suède. Son père s’appelle Einar. Sa mère, Karin. Deux frères aînés pratiquent déjà le tennis. À 7 ans, il remporte son premier tournoi junior.
Dans un circuit suédois qui vénère Björn Borg, Wilander admire Ilie Nastase : pour son style flamboyant, son sens du jeu, son imprévisibilité. Cette distance avec le modèle dominant dit quelque chose sur la méthode qui sera la sienne : construire à contre-courant, à distance des schémas attendus.
Sinner, Alcaraz, et ce qu’il n’a « jamais vu »
À l’US Open 2025, Alcaraz bat Sinner en finale. Wilander publie dans L’Équipe : « Carlos est un pur champion, celui que tous les sports rêveraient d’avoir. Sinner est un grand champion, mais Carlos est une superstar, il est magnétique. Il est une source d’inspiration pour moi. » Ce n’est pas une formule de commentateur. Wilander a 61 ans, il a battu les meilleurs joueurs de sa génération. Il dit qu’un joueur de 22 ans est « une source d’inspiration ». La phrase tient debout parce qu’il n’en abuse pas.
En juin 2025, à Roland-Garros, il déclare au site officiel du tournoi qu’Alcaraz « aime quand il a un peu plus de temps » et que Paris pourrait devenir son Grand Chelem le plus dominant. En janvier 2026, à l’Open d’Australie, il propose à Marca que Roger Federer serait « l’entraîneur parfait » pour Alcaraz. Analyse argumentée, pas boutade.
En août 2024, pour ses 60 ans, il confiait à Eurosport : « J’ai l’impression d’avoir 24 ans. » Puis il ajoutait : « J’ai désormais vécu plus longtemps que mon père. » La phrase est arrivée sans développement, sans explication. Elle n’en avait pas besoin.