Le MMA français enchaîne les succès à l’UFC, mais sa fédération naît à peine. La France doit construire la filière que ses champions méritent.
Ciryl Gane est devenu le premier Français champion incontesté de l’UFC, la plus grande ligue d’arts martiaux mixtes au monde. Salahdine Parnasse a fait se lever Bercy. Derrière ces succès se cache un sport que la France a longtemps interdit et qu’elle commence à peine à organiser. Il est temps de rattraper ce retard.
La nouvelle est tombée un samedi soir à Los Angeles, lors d’une conférence de presse. Ciryl Gane a été déclaré champion incontesté des poids lourds de l’UFC, devenant le premier Français à détenir ce titre. Il n’avait pas combattu ce soir-là. Le Britannique Tom Aspinall, qui détenait la ceinture, y avait renoncé en raison d’une blessure à l’œil subie lors de leur combat en octobre 2025. Gane, déjà champion par intérim, en héritait logiquement.
Ce titre, Gane l’a gagné sur le ring. Il était champion intérimaire, c’est-à-dire le remplaçant officiel du champion blessé, depuis sa victoire en juin contre le Brésilien Alex Pereira, l’un des combattants les plus redoutés du circuit. L’officialisation, elle, a donné lieu à un curieux flottement : la veille, Dana White, le patron de l’UFC, avait affirmé le contraire. Il a fini par reconnaître devant les journalistes : « J’ai merdé ».
L’épisode résume assez bien l’histoire du MMA français. Ses plus grandes victoires se jouent loin de chez lui et se décident ailleurs, sans que le pays y ait vraiment contribué.
Des champions construits hors des institutions
Prenons le parcours de Ciryl Gane. Il vient de la boxe thaïlandaise. Il s’est formé au MMA à la MMA Factory, une salle privée parisienne dirigée par l’entraîneur Fernand Lopez. Quand il a commencé, les compétitions de MMA étaient interdites en France. Sa victoire décisive contre Alex Pereira a eu lieu aux États-Unis, devant la Maison-Blanche, et a été diffusée en pleine nuit pour les téléspectateurs français.
Salahdine Parnasse illustre le même paradoxe. Le 5 septembre, à l’Accor Arena de Paris-Bercy, il a battu le Néo-Zélandais Dan Hooker par KO avant la fin du premier round, pour son tout premier combat à l’UFC. Le public parisien a acclamé l’un des siens. Mais c’est à l’étranger que ce natif d’Aubervilliers s’est imposé, en se faisant un nom dans la ligue polonaise KSW avec 24 victoires pour deux défaites. La France a découvert un talent que la Pologne avait déjà consacré.
Ce soir-là, neuf combattants français figuraient au programme de l’UFC Paris, l’une des délégations tricolores les plus fournies depuis l’arrivée de l’organisation en France. Derrière ce chiffre, il y a des années de combats disputés dans des pays voisins, des préparations souvent financées sur fonds propres et des carrières commencées quand la discipline n’avait pas d’existence légale.
Une fédération qui arrive après les champions
Le MMA n’est autorisé en compétition en France que depuis 2020, et il n’a pas eu tout de suite sa propre fédération. L’État en a confié la gestion à la Fédération française de boxe, dans le cadre d’une délégation ministérielle, c’est-à-dire une mission de service public temporaire.
Ce travail a produit des résultats. En six ans, il a permis de créer des diplômes pour les entraîneurs, d’organiser les compétitions amateurs, de former des arbitres et de constituer les premières équipes de France, déjà récompensées par sept médailles internationales. Le MMA va enfin disposer de sa propre fédération, et plus tôt que prévu, puisque le ministère des Sports avait d’abord évoqué 2030. Le passage de relais doit être achevé au 31 décembre 2026.
Les chiffres montrent pourtant à quel point la base reste étroite. On compte près de 300 clubs affiliés et environ 10 000 licenciés. C’est peu pour un sport capable de remplir Bercy. Surtout, beaucoup de pratiquants ne prennent pas de licence, et ce faible nombre d’adhérents prive la fédération du poids politique dont elle aurait besoin. Une grande partie de ceux qui s’entraînent le font donc hors de tout cadre officiel, sans suivi médical commun et sans chemin clair vers le haut niveau.
Dans la plupart des sports, l’ordre est le suivant : l’État et les fédérations construisent une filière, puis les champions en sortent. Dans le MMA, c’est l’inverse. Les champions sont arrivés les premiers et les institutions courent derrière eux.
Le risque de la récupération
Le danger, maintenant, est de se contenter de célébrer. On salue une « génération dorée », on pose avec la ceinture, puis on laisse les clubs se débrouiller seuls.
Or rien n’est acquis. Une semaine avant le sacre de Ciryl Gane, Manon Fiorot, l’autre grande figure du MMA français, a connu un sérieux revers en Arizona : elle a été dominée par la Mexicaine Alexa Grasso et battue aux points. Pour la Niçoise, le combat pour le titre mondial s’éloigne. Gane et Fiorot ont tous deux 36 ans. Ils ont déjà réussi. La question est de savoir qui prendra leur suite, et dans quelles conditions.
On objectera que le MMA est un sport violent, qui ne mérite pas de soutien public. L’argument se retourne facilement. Un sport de combat populaire laissé sans encadrement n’en devient pas moins violent. Il devient moins surveillé. Ce qui protège réellement les pratiquants, ce sont des entraîneurs diplômés, des compétitions amateurs contrôlées et un vrai suivi médical. Seule une fédération solide, reconnue et financée peut garantir tout cela.
Ce que la France doit à ses combattants
La nouvelle fédération sera autonome d’ici la fin de l’année. Elle ne doit pas être une simple formalité administrative. Il lui faut un budget à la hauteur de l’engouement et un accès aux équipements sportifs publics. Il lui faut aussi une reconnaissance officielle du haut niveau, qui permettrait aux meilleurs amateurs de s’entraîner sans devoir travailler à côté. Enfin, les collectivités locales doivent cesser de regarder les salles de MMA avec méfiance.
Le ministère des Sports a aujourd’hui un champion du monde à féliciter. Il peut surtout faire en sorte que le prochain soit formé en France.
Il a fallu des années pour que la France autorise ce sport. Elle aurait tort d’attendre aussi longtemps pour lui donner les moyens de grandir.