À 65 ans, Ivan Lendl conseille Hubert Hurkacz et remet des trophées à l’US Open. Quarante ans après son premier titre, il n’a toujours pas trouvé comment s’arrêter.
En septembre 2025, l’USTA lui confie la remise du trophée à l’US Open, quarante ans après sa première victoire sur ce même court. Quelques mois plus tard, à 65 ans, Ivan Lendl est de retour sur le circuit ATP comme consultant auprès d’Hubert Hurkacz. Ni nostalgie, ni reconversion spectaculaire : juste un homme incapable de s’éloigner de ce qu’il a toujours fait, gagner, ou aider à gagner. La question n’est pas de savoir s’il est revenu. C’est de comprendre pourquoi il n’est jamais vraiment parti.
A LIRE
Combien gagne Luca Van Assche ?
Flushing Meadows, 7 septembre 2025
Le soir de la finale, Carlos Alcaraz reçoit le trophée des mains d’Ivan Lendl. Il vient de battre Jannik Sinner 6-2, 3-6, 6-1, 6-4. L’Espagnol a 22 ans. Lendl en a 65. Sur la même surface, béton synthétique bleu, tribunes à 24 000 places, l’Américain d’origine tchèque avait soulevé ce même trophée en 1985, 1986 et 1987. Trois fois de suite.
L’USTA ne choisit pas ses cérémonies par hasard. Pour les quarante ans de la première victoire, elle aurait pu appeler John McEnroe, présent à New York, disponible, habitué des caméras. Elle a appelé Lendl. Celui qui n’a jamais vraiment quitté le tennis, même quand le tennis semblait l’avoir oublié.
C’est la question que pose cette image : qu’est-ce qu’Ivan Lendl fait là, en 2025, à Flushing Meadows, sur la scène la plus médiatisée du tennis américain ? Et pourquoi, à 65 ans, après Murray, après Zverev, après plusieurs retraites annoncées, est-il encore dans le staff d’un joueur du top 10 mondial ?
Coach, puis consultant
En novembre 2024, Hubert Hurkacz, 27 ans, numéro 7 mondial, sort d’une opération du genou. Il cherche un staff capable de le relancer. Il recrute deux noms : Nicolás Massu, champion olympique chilien de 2004, et Ivan Lendl. L’annonce passe en quelques heures sur tous les fils de presse tennistiques. Sur les réseaux, Lendl poste une photo depuis la Floride. Légende : « Allons-y, 2025 ! »
Dès le départ, les rôles sont distribués sans ambiguïté. Massu est sur le court. Lendl est au téléphone. En février 2025, Hurkacz précise : « Nico est ici avec moi comme entraîneur principal et Ivan, on lui parle quotidiennement et il nous donne beaucoup d’informations. » À la question de savoir si Lendl le rejoindrait en tournoi, le Polonais répond : « Oui, peut-être, peut-être. »
L’organisation tient jusqu’en avril 2026. Hurkacz recrute alors Gilles Cervara, longtemps entraîneur de Daniil Medvedev, comme nouveau coach principal à partir du Tournoi de Madrid. Lendl reste dans le staff. Son titre : consultant.
Ce glissement mérite d’être lu attentivement. Lendl a 65 ans. Il a déjà entraîné le numéro 1 mondial, remporté trois Grand Chelems en tant que coach et deux médailles d’or olympiques. Il aurait pu arrêter après Murray. Il aurait pu arrêter après Zverev. Il ne l’a pas fait. Chaque fois, il a choisi un rôle légèrement différent, légèrement en retrait, jusqu’à cette dernière configuration où il conseille sans diriger, oriente sans décider.
Trois titres, trois ruptures, trois retours
Pour comprendre pourquoi Hurkacz a voulu ce nom en 2024, il faut revenir à la relation la plus documentée de la carrière de Lendl entraîneur : Andy Murray.
Première collaboration, décembre 2011. Murray, 24 ans, a perdu quatre finales de Grand Chelem. Il est numéro 4 mondial, régulier, solide, mais incapable de franchir la dernière marche. La presse britannique est sceptique. Lendl n’a pas entraîné depuis des années. Murray est émotif, imprévisible. Lendl est froid, méthodique. L’équation semble bancale.
Elle fonctionne. En neuf mois, Murray remporte l’US Open 2012, premier Britannique à gagner un Grand Chelem depuis Fred Perry en 1936. En juillet 2013, il gagne Wimbledon, premier Britannique à s’imposer sur le gazon londonien depuis ce même Fred Perry, 77 ans plus tôt. Les médias britanniques commencent à parler du « Lendl effect ». Un Murray transformé : plus calme dans les moments critiques, moins sujet aux effondrements en fin de match.
Première séparation, mars 2014. « Accord mutuel. » Murray traverse une période de doutes. Lendl reprend son golf.
Deuxième collaboration, juin 2016. Murray est revenu au sommet après une opération, mais Wimbledon approche. Lendl a déclaré : « Même séparés, je ne suis jamais resté loin de Murray. » En juillet 2016, Murray gagne Wimbledon une deuxième fois. En novembre 2016, il devient numéro 1 mondial.
Deuxième séparation, novembre 2017. Cette fois, Murray a une hanche abîmée. La suite est connue : deux ans de galère, une opération, des doutes sur la retraite.
Troisième collaboration, mars 2022. Murray revient le chercher. Le rôle proposé est explicitement partiel, quelques semaines d’entraînement aux États-Unis, une présence ponctuelle. Murray le dit clairement : ses plus grandes victoires ont été réalisées avec Lendl dans son coin.
Trois titres du Grand Chelem. Deux médailles d’or olympiques. Trois ruptures, trois réconciliations. Quand Hurkacz cherche un conseiller en 2024, la liste de références de Lendl parle d’elle-même.
Roland-Garros 1984 — le douzième jeu
Avant le 10 juin 1984, Ivan Lendl a perdu quatre finales de Grand Chelem consécutives. Roland-Garros 1981 contre Borg. US Open 1982 et 1983 contre Connors. Open d’Australie 1983 contre Wilander. L’étiquette est fixée : l’éternel perdant. Le joueur technique, puissant, impeccable à l’entraînement, mais incapable d’aller chercher le titre quand il le faut.
En face de lui, le 10 juin 1984, John McEnroe. Numéro 1 mondial. En route vers la meilleure saison de sa carrière, il ne perdra que trois matchs cette année-là. McEnroe mène 2-0 en sets, 3-1 dans le troisième. Les 15 000 spectateurs du Central attendent la confirmation.
Le score final : 3-6, 2-6, 6-4, 7-5, 7-5. Le match dure 4 heures 08 minutes. À partir du troisième set, McEnroe multiplie les fautes directes, son premier service chute en dessous de 60% de réussite. Dans le douzième jeu du cinquième set, Lendl brise le service de McEnroe pour emporter le match.
McEnroe écrira dans son autobiographie : « C’est le pire souvenir de ma vie. Ça me réveille encore la nuit. Si j’avais gagné, ma vie aurait été radicalement différente. »
Lendl, lui, a déclaré après la victoire : « Cette victoire de 1984 a bouleversé toute ma carrière. J’ai appris à gagner. »
Une phrase. Pas d’effusion, pas de métaphore. Juste un constat. Lendl n’avait pas changé de technique entre 1983 et 1984. Il n’avait pas recruté un nouveau préparateur mental. Il avait tenu dans un match qu’il était en train de perdre, et cette expérience, répliquée sur 94 titres ATP et 8 titres du Grand Chelem, est précisément ce qu’il a ensuite transmis à Murray.
La seule case vide du palmarès
Entre 1985 et 1992, Lendl dispute deux finales de Wimbledon. Il perd les deux, contre Boris Becker en 1986 (6-4, 6-3, 7-5), contre Pat Cash en 1987 (7-6, 6-2, 7-5). Le tournoi sur gazon reste la seule case vide d’un palmarès qui compte trois Roland-Garros, trois US Open, deux Opens d’Australie et 270 semaines à la première place mondiale.
En 1982, il s’était déclaré « allergique à l’herbe » pour justifier son absence à Wimbledon. En 1990, il prend une décision plus radicale : il boycotte Roland-Garros, un tournoi qu’il a remporté trois fois, pour préparer exclusivement Wimbledon. Il perd en demi-finale.
Le journaliste américain Mitch Albom écrit à l’époque : « Lendl will keep coming back here until they cut his arms and legs off. And he’ll never win this tournament. »
Lendl a déclaré sur ce choix de 1990 : « J’avais peut-être pas le courage avant de ne pas faire la terre battue, mais cette fois j’ai senti fortement que c’était nécessaire. »
Ce n’est pas un aveu de faiblesse. C’est une décision de gestion de carrière, énoncée froidement. Lendl ne dramatise pas l’échec. Il réorganise l’agenda en conséquence. La même logique apparaît vingt ans plus tard quand il prend Murray, un joueur qui avait lui aussi perdu quatre finales de Grand Chelem consécutives avant de le rencontrer.
Ostrava, la table familiale et les créneaux libres
Ivan Lendl naît le 7 mars 1960 à Ostrava, ville industrielle de Moravie-du-Nord, à 10 kilomètres de la frontière polonaise. Son père, Jiří Lendl, est l’un des meilleurs joueurs de tennis de Tchécoslovaquie, champion junior d’échecs en Bohême et futur président de la Fédération tchécoslovaque de tennis. Sa mère, Olga Lendlová, est joueuse de tennis professionnelle en Tchécoslovaquie, l’une des meilleures de sa génération dans le pays. Les deux parents comptent parmi les sportifs les plus titrés de leur milieu.
À 8 ans, Ivan choisit le tennis. Il commence sous la direction du coach Jan Kukal. En Tchécoslovaquie, le temps de court est réglementé : deux heures par jour. Lendl, lui, attend dans le couloir du club. Dès qu’un joueur est en vacances ou manque à l’appel, il prend son créneau. Il a déclaré : « J’ai pu obtenir plusieurs heures supplémentaires d’entraînement grâce à cette attitude. »
En 1986, Sports Illustrated publie un portrait fouillé. Le magazine décrit des dîners familiaux transformés en épreuves de volonté, légumes froids, minuteur réglé sur dix minutes, parents sortis de la pièce. Ivan seul avec son assiette. La discipline, chez Lendl, a une adresse précise : la table familiale d’Ostrava.
En 1983, la Fédération tchécoslovaque le suspend provisoirement et lui inflige une amende pour avoir participé à un tournoi exhibition en Afrique du Sud, territoire boycotté par le bloc de l’Est. Lendl ne conteste pas. Il demande à pouvoir continuer de représenter son pays. Il continuera jusqu’en 1985. Il obtient la nationalité américaine en 1992, huit ans après s’être installé aux États-Unis. Son exil ne ressemble pas à celui de Navratilova : pas de déclaration, pas de rupture publique. Juste un départ progressif, sans discours.
Sur la motivation des joueurs qu’il entraîne, Lendl a déclaré : « Je n’ai jamais compris qu’un joueur ne soit pas motivé pour s’entraîner. Si je dois motiver le joueur, ça prend du temps sur des choses plus importantes. »
250 parties de golf et 116 affiches Mucha
En 2007, dans un entretien au magazine allemand Stern, Ivan Lendl déclare qu’il n’a plus une seule raquette de tennis chez lui. « Je les ai toutes données. Quand je veux jouer, je dois m’en faire prêter une. » Il précise jouer « une à deux fois par an pour des bonnes œuvres ».
Le tennis, il l’a quitté. Le sport, non.
Depuis sa retraite du circuit, annoncée le 20 décembre 1994 lors d’une conférence téléphonique avec les journalistes, après confirmation médicale d’un syndrome articulaire vertébral irréversible, Lendl s’est consacré au golf avec une constance documentée. Sa déclaration ce jour-là : « This is not when I would have chosen to retire, but my physical condition leaves me no option. » Il atteint le handicap zéro. Il joue à une époque 250 parties par an. Il tente cinq fois de se qualifier pour l’US Open de golf et dispute cinq tournois professionnels, dont des épreuves sur l’European Tour et le Nationwide Tour.
Quand il reprend Andy Murray en 2012, il pose une condition préalable : « Quoi qu’il arrive, je ne travaillerai pas le samedi et le dimanche quand se jouera le Masters [de golf]. »
À côté du golf, une collection. Dans les années 1980, Jiří Mucha, fils du peintre Art Nouveau Alfons Mucha, lui présente les œuvres de son père. Lendl commence à acheter. Il réunit 116 des 119 affiches répertoriées dans le monde, la plus grande collection Mucha privée connue. Il la prête pour une exposition itinérante vue par plus de 500 000 personnes, de Prague à New York et Séoul. Depuis septembre 2024, la collection est en exposition permanente au Musée Mucha de Prague.
Sur l’art en général, Lendl a déclaré : « Je suis un sportif et l’art ne me dit pas grand-chose, à part Mucha. Le Masters de golf m’intéresse bien davantage. »
Il collectionne. Il joue. Il conseille Hurkacz par téléphone depuis la Floride. Il remet des trophées à Flushing Meadows. Lendl n’a jamais annoncé de retraite définitive de quoi que ce soit, ni du tennis, ni du circuit, ni de la compétition. En 1994, les médecins lui ont dit que son dos ne lui permettrait plus de jouer. Ils ne lui ont pas dit d’arrêter de gagner.