Il a quitté Barcelone en 2017 avec neuf trophées et une étiquette tenace : celle d’un simple gestionnaire de stars. Neuf ans plus tard, il règne sur l’Europe. Mardi au Parc, le Barça affronte ce qu’il n’a pas su garder.
Il y a une ironie que le calendrier a bien voulu souligner. Mardi soir, au Parc des Princes, Hansi Flick viendra défier le double champion d’Europe avec une équipe que son président présente comme la plus séduisante du continent. Sur l’autre banc se tiendra le dernier entraîneur à avoir offert la Ligue des champions au FC Barcelone. C’était en 2015, à Berlin. Depuis, le Barça a usé cinq techniciens, traversé une faillite financière, vu partir Messi, et n’a plus jamais atteint une finale. Luis Enrique, lui, en a gagné deux autres.
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Le coach de la MSN, disait-on
À Barcelone, on n’a jamais vraiment cru en lui. Ou plutôt, on a toujours cru qu’il n’y était pour rien. Le triplé de 2015 ? Messi, Suárez et Neymar. Les deux Liga et les trois Coupes du Roi ? La MSN encore. Luis Enrique passait pour un intendant chanceux, un homme au caractère rugueux à qui l’on avait confié la plus belle attaque du monde et qui avait eu la bonne idée de ne pas la gâcher. Quand il annonce son départ, en mars 2017, épuisé et lassé, peu de voix s’élèvent pour le retenir. On le remercie poliment. On estime qu’un autre fera aussi bien avec les mêmes joueurs.
L’histoire de la décennie suivante répond à cette hypothèse.
Rome, Anfield, Lisbonne : la décennie des naufrages
Ernesto Valverde gagne la Liga, avec Messi, puis s’effondre à Rome en 2018 après avoir mené 4-1 à l’aller, et à Anfield en 2019 après avoir mené 3-0. Quique Setién tient six mois et termine sur un 8-2 contre le Bayern à Lisbonne, la soirée la plus humiliante de l’histoire européenne du club. Ronald Koeman hérite d’un club ruiné. Xavi, choisi en 2021 au nom de l’ADN et de la nostalgie, gagne une Liga puis s’en va dans la confusion.
Avec Messi ou sans lui, avec de l’argent ou sans, aucun n’a retrouvé ce que Luis Enrique avait obtenu. Il faut en tirer la conclusion que Barcelone s’est longtemps refusée à tirer : la MSN ne gagnait pas seule. Quelqu’un avait su faire défendre Neymar, faire courir Suárez, convaincre Messi de repasser à droite. Quelqu’un avait transformé trois génies en une équipe.
La même accusation, dix ans plus tard
Le plus savoureux, c’est que la mécanique n’a pas changé. À Barcelone, on attribuait ses succès à ses attaquants. En Angleterre, on les attribue aujourd’hui à la faiblesse de la Ligue 1, au calendrier, à la fraîcheur de ses joueurs. Il y a toujours une bonne raison pour que le mérite revienne à quelqu’un d’autre.
Il suffit pourtant de regarder ce qu’il a fait de Paris. Il a hérité d’un club construit exactement comme le Barça qu’il avait quitté : autour de stars intouchables, de Messi, de Neymar, de Mbappé. Il a fait l’inverse de ce qu’on attendait. Plus de vedette indispensable, un effectif rajeuni, des jeunes du centre de formation lancés dans le grand bain, un système qui compte davantage que les noms. Mbappé est parti, Paris a gagné la Ligue des champions l’année suivante. Si l’homme ne faisait que gérer des stars, il n’aurait rien gagné sans elles.
Ce que Barcelone a oublié de son propre héritage
C’est là que la défaite catalane devient philosophique. Le jeu de position, le pressing collectif, la formation, l’effacement des egos au service d’une idée : tout cela, c’est la doctrine de Cruyff, puis de Guardiola. Le Barça en a fait un slogan. Luis Enrique, formé à cette école comme joueur pendant huit saisons au club, en a fait une méthode, et l’applique désormais à Paris.
Le Barça de Flick est une très bonne équipe, double championne d’Espagne, portée par un Lamine Yamal promis au Ballon d’Or. Mais il s’est construit autour d’un génie, comme le PSG d’avant. Et il bute chaque printemps sur le même mur européen : l’Inter en demi-finale en 2025, l’Atlético dès les quarts en 2026. Les deux confrontations récentes avec Paris ont été tranchées dans le même sens, en quart de finale 2024 puis à Montjuïc l’an dernier, quand un PSG largement remanié, sans plusieurs de ses titulaires, l’a emporté grâce à Mayulu et Ramos.
Ce qu’on ne retient pas, on le croise
Soyons justes : Barcelone n’a pas chassé Luis Enrique. Il est parti de lui-même, usé par la pression d’un club qui dévore ses entraîneurs. Mais un club se juge aussi à ce qu’il retient d’un départ. Le Barça a retenu les noms de ses attaquants. Il n’a pas retenu la méthode de celui qui les dirigeait. Il a passé neuf ans à chercher ailleurs ce qu’il avait déjà eu, en courant après la nostalgie de Guardiola plutôt qu’après la leçon, plus récente et plus dérangeante, de son successeur.
Mardi, Joan Laporta pourra vérifier sur pièce si son équipe joue vraiment le meilleur football d’Europe. Il le fera face à l’homme qui, en 2015, lui en avait déjà donné la preuve. Et que Barcelone, à l’époque, avait pris pour le simple chauffeur d’une voiture de course.