Il l’a appelé au Real, il l’a attendu, puis il l’a recadré. Depuis 2017, Karim Benzema et Kylian Mbappé parlent l’un de l’autre par médias interposés, de L’Équipe à AS, de Canal+ à El Chiringuito.
C’est Mbappé qui ouvre le dialogue. Le 21 mai 2017, sur le plateau de Téléfoot, l’attaquant de Monaco n’a que 18 ans. Interrogé sur Benzema, alors banni des Bleus, il répond : « Benzema, on le connaît tous. Faire huit ans au Real Madrid, peu de joueurs peuvent s’en vanter. » Avant de conclure : « Jouer avec des grands joueurs, c’est une bonne chose, et Benzema est un grand joueur, donc pourquoi pas. » La phrase passe presque inaperçue. Elle prend tout son sens quatre ans plus tard.
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Que devient Karim Benzema ?
Le 18 mai 2021, Didier Deschamps rappelle Benzema pour l’Euro, après cinq ans et demi d’exil. Le lendemain soir, après la finale de la Coupe de France, Mbappé, champion du monde entre-temps, applaudit : « Il n’y a pas beaucoup au-dessus dans le monde. » Il ajoute : « Il a joué à Madrid pendant une dizaine d’années. Il connaît la pression, il a l’expérience et le talent. »
Sur le terrain, l’association tient ses promesses en octobre 2021. Benzema et Mbappé marquent tous les deux en demi-finale de la Ligue des nations contre la Belgique (3-2), puis en finale contre l’Espagne (2-1). C’est le premier titre de Benzema en bleu.
Le décryptage. À l’époque, le retour de Benzema reste un sujet sensible. En le soutenant publiquement, Mbappé ne prend aucun risque sportif, mais il choisit son camp.
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Les rôles s’inversent. Le 2 septembre 2021, sur RTL, Benzema lâche : « Bien sûr que j’aimerais bien qu’il soit avec moi à Madrid aujourd’hui, mais il faut respecter son club aussi. » Le 2 octobre, dans L’Équipe, il va beaucoup plus loin : « Il jouera un jour pour le Real. Je ne sais pas quand. Mais il viendra. Ce n’est qu’une question de temps. » Selon lui, Mbappé l’a dit lui-même : il a envie de voir autre chose.
Le 5 avril 2022, toujours dans L’Équipe, il remet une pièce dans la machine. Quelques semaines plus tôt, son triplé a éliminé le PSG de Mbappé en Ligue des champions. « J’aime jouer avec lui en sélection et j’aimerais jouer avec lui en club. Je pense qu’on marquerait le double de buts. Ou peut-être même le triple ! »
Le décryptage. Il est rare qu’un joueur fasse campagne aussi ouvertement pour un transfert. Benzema met dans la balance son statut de meilleur buteur du club et de favori au Ballon d’Or. Il parle en homme du Real, mais aussi en partenaire : il veut un égal à ses côtés, pas un héritier.
Mai 2022 : le refus, et la première fêlure
Le 21 mai 2022, Mbappé prolonge au PSG. À Madrid, la déception est immense. Plusieurs joueurs du Real publient le même message sur les réseaux sociaux. Le 23 mai, lors d’entretiens accordés à plusieurs médias, dont l’AFP, Mbappé s’en amuse : « J’ai vu que presque tous les joueurs du Real Madrid l’avaient sortie. Il ne faut pas avoir fait Saint-Cyr pour comprendre que ça vient de plus haut, non ? » Il promet aussi une explication à Benzema : « Quand on va se voir, bien sûr qu’on va en discuter. Il va me demander pourquoi, et je le lui expliquerai. » Puis : « Je sais qu’il voulait que je vienne. »
Le lendemain, lors du media day du Real avant la finale, Benzema choisit la retenue. Au micro de Canal+, il résume : « C’était une longue année pour lui. Après, il fallait qu’il décide. S’il est resté à Paris, c’est son choix. » Avant d’ajouter : « J’aurais aimé qu’il joue au Real Madrid. » Devant Movistar+, il assure ne pas être en colère. À quelques jours de la finale de Ligue des champions, ce n’est pas le moment, dit-il, de parler de « petites choses ».
Le 29 mai, au lendemain de la victoire contre Liverpool en finale de Ligue des champions, Benzema referme le dossier sur Téléfoot : « J’aurais aimé qu’il puisse réaliser son rêve de jouer au Real Madrid, en étant ensemble. Il a choisi le PSG, il faut respecter. » Et de conclure : « On est des bons potes, ça n’aura pas de conséquences sur notre relation. »
En août 2022, Mbappé soutient publiquement sa candidature au Ballon d’Or. Le 17 octobre, au soir du sacre, il le félicite sur Instagram : « Félicitations frérot. Mérité ! »
Le décryptage. Benzema place le Real au-dessus de tout, mais il protège la relation. Le lien est intact. La fenêtre, elle, s’est refermée : quand Mbappé arrive enfin à Madrid en 2024, Benzema est parti depuis un an à Al-Ittihad.
Novembre 2024 : « Ce n’est pas le PSG »
Le ton change. Mbappé connaît un début de saison difficile au Real, et Benzema s’invite le 4 novembre 2024 sur le plateau d’El Chiringuito. Son diagnostic est sec : « Le problème, pour moi, c’est que Mbappé n’est pas un avant-centre. » Il insiste : « Mbappé n’est pas un 9. Les gens lui demandent beaucoup, il y a beaucoup de pression. Et ici, ce n’est pas le PSG. »
Suit une prescription : « Il doit se mettre dans la tête qu’il est désormais un 9 et oublier la gauche. » Le côté gauche appartient à Vinicius, que Benzema juge alors « le meilleur du monde ». Puis un avertissement : « Tu ne marques pas pendant deux ou trois matchs et on va te tuer. »
Le décryptage. La contradiction n’est qu’apparente. Benzema pose un diagnostic (Mbappé n’est pas un 9 de formation), puis une exigence (il doit le devenir, car Madrid ne l’attendra pas). Les faits lui donnent raison. Repositionné dans l’axe, Mbappé termine la saison avec 31 buts en Liga, le trophée Pichichi et le Soulier d’or européen.
Novembre-décembre 2025 : des buts aux « moments clés »
Un an plus tard, Benzema ne parle plus de positionnement. Il parle de grands matchs. Le 17 novembre 2025, dans AS, il reconnaît les progrès de son compatriote : « Il est bien meilleur, marquer des buts n’est pas nouveau pour lui. » Puis il fixe le cadre : « Il y aura des matchs où Mbappé ne touchera pas le ballon. » Ce jour-là, quand l’occasion vient, il faut la mettre. Face aux équipes qui se replient, comme l’Atlético ou Liverpool, il doit selon lui « faire un pas en avant ». Et il conclut : « Il doit davantage se concentrer sur ces moments où le Real Madrid a besoin de lui. »
Le 11 décembre, dans L’Équipe, il enfonce le clou. « Le plus important pour Mbappé, c’est que le Real l’a pris pour qu’à des moments clés, il fasse gagner son équipe. » Il distribue les rôles : « Mbappé, c’est le buteur, pas le meneur de jeu. » Et il fixe la mission : « C’est lui qui doit porter le Real Madrid vers les trophées. Attention : pas tout seul, avec les autres. »
Dans le même entretien, Benzema désigne le meilleur joueur du monde. Ce n’est pas Mbappé, c’est Ousmane Dembélé. Il regrette même qu’on ne parle pas assez de ce que le Ballon d’Or 2025 a accompli au PSG. Le 21 septembre 2026, en pleine course au Ballon d’Or, Mbappé devra démentir dans L’Équipe toute tension avec Dembélé : « C’est un ami. »
Le décryptage. Benzema juge désormais Mbappé à l’aune de sa propre saison 2021-2022, celle des remontadas européennes et du Ballon d’Or. Sa grille de lecture ne mesure pas les buts. Elle mesure les trophées et les soirs où tout se décide.
Ce que disent neuf années de mots
Deux constantes traversent la période. Benzema n’a jamais contesté le talent de Mbappé. Il ne l’a jamais jugé non plus autrement qu’à travers le prisme du Real Madrid : la pression, les titres, les grands rendez-vous.
Ce qui a changé, c’est la place de Benzema. Il parlait d’abord en partenaire et en recruteur. Il parle aujourd’hui en aîné et en juge. Le « viens » de 2021 est devenu un « gagne ».
Le 25 octobre 2026, au Camp Nou, Mbappé a peut-être livré la réponse la plus proche de ce que réclamait Benzema. Son doublé, dont le but de la victoire à la 87e minute, a offert le Clasico au Real et lui a fait franchir la barre des 100 buts sous le maillot blanc. Benzema, sans club depuis le 31 août, ne s’est pas exprimé publiquement, à notre connaissance, ni sur ce cap, ni sur le record de Mbappé en Coupe du monde. Sa prochaine prise de parole sera scrutée.