On a dit à Zinédine Zidane qu’il recevait un trésor. Il reçoit une équipe « presque » : trop forte pour qu’on la démolisse, trop courte pour qu’on se contente de l’entretenir. Il n’existe pas de cadeau plus dangereux dans le football.
Il y a des successions faciles. Celles qui suivent un naufrage, quand le nouveau venu n’a qu’à ramasser les morceaux et que chaque victoire devient une résurrection. Et il y a les autres. Celle que vit Zidane depuis sa nomination le 28 juillet appartient à la seconde catégorie, la plus ingrate. Il n’hérite pas d’une ruine. Il hérite d’un plafond.
L’Espagne, ce mur que Deschamps n’a jamais franchi
Revenons à Dallas, le 14 juillet. Un penalty d’Oyarzabal à la 21e minute, un but de Pedro Porro à la 58e, et la France quitte la Coupe du monde sans avoir jamais vraiment existé. Les Bleus n’ont eu le ballon que 44 % du temps. Ce chiffre dit presque tout. Il manque juste le reste de l’histoire : la Roja les avait déjà sortis en demi-finale de l’Euro 2024, puis du dernier carré de la Ligue des nations en 2025.
Trois demi-finales, trois fois le même adversaire, trois fois la même impression d’une équipe qui court derrière le ballon pendant que l’autre joue. À ce stade, on ne parle plus de malchance ni de soir sans. On parle d’une limite de système. Le football de Didier Deschamps, fait de blocs, de patience et de coups de poignard, a gagné une Coupe du monde et en a presque gagné une deuxième. Il n’a jamais trouvé la réponse à une équipe qui lui confisque le ballon et ne lui laisse rien à punir.
Voilà le premier legs. Zidane ne succède pas à un échec. Il succède à une impasse.
Le piège d’une équipe qui avait séduit
Le deuxième legs est plus pernicieux, parce qu’il se présente comme une bonne nouvelle. Ces Bleus-là avaient plu. Leur jeu avait souvent été brillant tout au long du tournoi, au moins jusqu’aux quarts de finale, et une partie des observateurs a d’abord imputé la défaite de Dallas aux changements opérés par le sélectionneur pendant la rencontre.
Le raisonnement est tentant : le talent est là, seul le pilotage a failli. Il enferme pourtant Zidane dans une contradiction. S’il bouscule tout, on lui reprochera d’avoir cassé une équipe qui jouait. S’il ne touche à rien, on lui reprochera de prolonger ce qui a échoué. Entre les deux, une ligne de crête étroite, sur laquelle il faudra marcher sous le regard d’un pays qui l’attend depuis vingt ans.
Miami, ou la fin de règne
Le match pour la troisième place a été moins une consolation qu’un aveu. La France a perdu 6-4 contre l’Angleterre, un score de match de gala pour une équipe qui avait fait de la rigueur sa signature. Aurélien Tchouaméni a mis des mots sur ce naufrage : le groupe ne s’était jamais remis de la demi-finale. Il a glissé aussi, au passage, une phrase à double fond sur son positionnement, en laissant chacun juge.
Deux mois plus tard, le milieu du Real Madrid ne figure pas dans la première liste de Zidane, pas plus que Marcus Thuram. Aucune explication ne permet encore de relier les deux faits, et le sélectionneur a droit à ses choix sportifs sans qu’on lui prête des arrière-pensées. Mais le symbole est là : une partie du vestiaire de l’été est sortie de la photo. La transition a commencé avant même le premier match.
Un capitaine qui a déjà tourné la page
Reste le cas le plus délicat. Zidane a confirmé Kylian Mbappé dans son rôle de capitaine. Or ce capitaine a récemment, dans un long entretien accordé à AS, mis en cause la responsabilité de Didier Deschamps dans la défaite contre l’Espagne. Le leader des Bleus a donc soldé publiquement les comptes du règne précédent.
C’est une force pour Zidane : son joueur le plus important attend autre chose, et il le dit. C’est aussi une pression. Un capitaine qui a désigné un coupable hier saura en désigner un autre demain si le changement promis tarde. Le crédit accordé au nouveau sélectionneur est immense. Il n’est pas illimité.
Izmit, le premier indice
Vendredi soir, en Turquie, l’ère Zidane s’est ouverte par une victoire. Longtemps bousculés, les Bleus ont été sauvés par un but de Mbappé, son 67e en sélection, pour s’imposer 1-0. Soyons justes : la Turquie n’avait plus perdu depuis neuf matchs à domicile dans cette compétition, et personne ne juge un projet sur trois jours d’entraînement. Mais la sensation laissée ressemblait furieusement à celle des dernières années : peu de maîtrise, beaucoup d’attente, et un génie pour régler l’addition. Le buteur est en plus sorti touché au genou, ce qui rappelle l’autre dépendance que Zidane devra briser.
Il ne s’agit pas de lui faire un procès au bout de quatre-vingt-dix minutes. Il s’agit de poser la seule question qui vaille : Zidane est-il le remède au football de Deschamps, ou sa version plus élégante ? Son Real Madrid, rappelons-le, ne gagnait pas en confisquant le ballon, mais en gérant les hommes et les moments mieux que tout le monde. Ce talent-là a rapporté trois Ligues des champions. Il n’a jamais été mis à l’épreuve d’une Espagne qui ne vous laisse pas respirer.
Le mandat se jouera sur le « presque »
Didier Deschamps a laissé à son successeur une équipe capable de battre à peu près tout le monde. C’est considérable, et il serait malhonnête de l’oublier après quatorze ans de règne. Mais tout le mandat de Zidane, jusqu’à la Coupe du monde 2030, tient dans ce « à peu près ».
Les matchs contre la Belgique et l’Italie diront peu de chose. Le vrai rendez-vous n’est pas encore au calendrier. Il viendra le soir où la France recroisera l’Espagne dans un match qui compte. Ce soir-là, on saura si l’héritage a été soldé, ou simplement repeint aux couleurs d’une légende.