Gunnar Andersson reste le meilleur buteur de l’histoire de l’OM avec 194 buts. Il est mort seul à 41 ans, dans la rue, les billets d’un match de l’OM dans la poche.
Son record tient depuis soixante-huit ans. Jean-Pierre Papin, Josip Skoblar, Didier Drogba : aucun n’est passé. Et pourtant, la plupart des supporters qui entrent au Vélodrome par l’esplanade inaugurée en son honneur en 2020 ne savent pas son nom. Gunnar Andersson, 194 buts, meilleur buteur de l’histoire de l’Olympique de Marseille, une légende que le club a mis un demi-siècle à reconnaître.
A LIRE AUSSI
Benzema, le chômeur le plus riche du football
Les billets dans la poche
Les billets étaient là, dans sa veste. Rue Breteuil, à Marseille, au soir du 1er octobre 1969, Gunnar Andersson venait de passer au Provençal récupérer ses places pour le match du soir : l’OM recevait le Dukla Prague en Coupe d’Europe des vainqueurs de coupes, une compétition continentale réservée aux lauréats nationaux de la coupe, aujourd’hui disparue. Il n’atteindra pas le stade. Une crise cardiaque l’emporte sur le trottoir, à quelques centaines de mètres du Vélodrome. Il avait 41 ans.
L’association des anciens joueurs de l’OM prit en charge les obsèques. Sans elle, il aurait été enterré au carré des indigents du cimetière Saint-Pierre, la parcelle réservée aux personnes décédées sans ressources ni famille pour payer les frais funéraires. Il repose aujourd’hui dans ce même cimetière, carré 61, rang 35, place 15.
Ce soir-là, l’OM était en Europe. Andersson, lui, n’avait plus de contrat, plus de club, plus d’argent.
Avignon, minuit, un faux télégramme
Tout commence, dix-neuf ans plus tôt, dans un train en partance pour Marseille. Nous sommes en décembre 1950. Gunnar Andersson, 22 ans, attaquant de l’IFK Göteborg, l’un des clubs les plus titrés de Suède, vient d’être recruté par le président de l’OM, Louis-Bernard Dancausse, lors d’un tournoi estival à Barcelone. Le transfert coûte plus de quatre millions de francs. Le joueur est dans le convoi.
Deux journalistes du Provençal, en froid avec la direction du club, interceptent le Suédois en lui faisant parvenir un faux télégramme lui demandant de descendre à Avignon. Andersson obtempère. Il signe son contrat dans un hôtel vauclusien, et les deux reporters repartent avec l’exclusivité. La presse locale appellera ça le premier « kidnapping » du football français.
Le joueur débarque à Marseille quelques jours plus tard, les pieds tournés en dehors : on lui donnera le surnom de « 10h10 » dès les premières séances d’entraînement. Ce joueur étranger, non francophone à son arrivée, s’installera dans la ville sans jamais vraiment en repartir. Huit ans plus tard, il détiendra le record de buts du club, dans une équipe qui n’aura remporté aucun titre.
35 buts pour sauver un club en perdition
Sa première apparition officielle a lieu le 17 décembre 1950 contre Rennes, score nul 1-1. Son premier but : le 31 décembre, à Toulouse, lors d’un succès 4-0. À la fin de cette demi-saison tronquée, il est déjà le meilleur buteur de l’OM en championnat avec 12 réalisations.
La saison 1951-52 installe le Suédois au sommet de la Division 1, l’ancêtre de la Ligue 1 : 31 buts, meilleur scoreur du championnat de France. L’année suivante, il monte à 35, un record de D1 qui tiendra jusqu’à Josip Skoblar, en 1966. Ces deux exercices représentent à eux seuls 71 des 194 buts qu’il inscrira sous la tunique olympienne.
L’OM de ces années-là ne gagne rien. Aucun titre de champion, une finale de Coupe de France perdue 2-1 contre Nice en 1954 à Colombes. Le club lutte contre la relégation davantage qu’il ne vise les sommets. Ses coéquipiers lui remettent plus de la moitié des offensives. Le surnom « Monsieur 50% » n’est pas un éloge : c’est un constat comptable.
Ses 194 buts ne sont pas le produit d’une machine collective. Ils sont le fait d’un homme seul dans une équipe faible, et cet homme, hors du terrain, construit en parallèle une autre dépendance.
Dix pastis avant le coup d’envoi
Le 5 septembre 1954, avant un match de Division 1 contre le CO Roubaix, un club du Nord aujourd’hui disparu, Gunnar Andersson parie avec ses coéquipiers qu’il peut avaler dix pastis et marquer un triplé. Il s’exécute dans l’ordre annoncé : les dix verres, puis trois buts en moins d’un quart d’heure. L’OM s’impose 5-2. Le lendemain, il ne se souvient de rien.
L’épisode figure dans le documentaire Gunnar, Marseille à la vie, à la mort de Benjamin Potet, sorti en 2021, et est confirmé par le site officiel du club. Ce n’est pas une légende de vestiaire. Les lettres qu’Andersson envoie à sa famille suédoise depuis Marseille évoquent, dès ses premières années, « les petites boissons jaunes distillées par le diable ».
L’alcool n’est pas une chute tardive dans la biographie du joueur. C’est une donnée permanente, documentée de ses premières saisons à son départ en 1958.
En août de cette année-là, à 30 ans, il quitte l’OM après un traumatisme crânien et des crises d’épilepsie. Le club ne retient pas l’homme qui détient son record absolu de buts.
Docker sur le Vieux-Port
Montpellier six mois, puis les Girondins de Bordeaux, 20 buts en 31 matchs, il contribue à leur montée en Division 1. Ensuite Aix-en-Provence, le CAL Oran en 1961-62, un club de la ligue algérienne de l’époque. L’indépendance algérienne force le rapatriement ; Andersson, naturalisé français en 1954 après quatre ans au club, rentre en Suède. Il décroche son diplôme de plombier, enchaîne les chantiers.
Vers 1967, il revient à Marseille. Il finit docker sur le Vieux-Port, sans domicile stable, les ulcères en cascade, un caillot dans la jambe droite. Marcel Leclerc, président de l’OM, prend en charge ses frais d’hospitalisation et lui trouve un emploi dans une structure sportive municipale.
Andersson avait été sélectionné une fois en équipe de France B, en 1956, contre l’Italie au Vélodrome. Une seule convocation : les règles suédoises interdisaient la sélection des expatriés avant sa naturalisation, et une fois français, l’intérêt fédéral ne s’est pas renouvelé.
Il vivait à quelques rues du stade où il avait inscrit la majeure partie de ses 194 buts, sans que le club lui verse une pension, sans que son nom figure nulle part dans l’enceinte.
Une esplanade, un carré de cimetière
Soixante-huit ans après le dernier but de Gunnar Andersson sous le maillot de l’OM, son record de 194 buts tient toujours. Jean-Pierre Papin, deuxième du classement avec 182 buts, en est à 12 de distance. Josip Skoblar, troisième avec 176, en est à 18. Papin a quitté Marseille pour le Milan AC en 1992 après six saisons. Skoblar est parti en 1975. Ni l’un ni l’autre n’a franchi la barre des 185.
Mason Greenwood, auteur de 48 buts en deux saisons à l’OM, 22 toutes compétitions en 2024-25 et 26 en 2025-26, était l’attaquant le plus prolifique du club jusqu’à cet été. En juillet 2026, l’Atlético de Madrid a formulé une offre de 45 millions d’euros, bonus compris, pour le recruter. Fenerbahçe est également positionné. À supposer qu’il reste, ce qu’aucune des deux pistes ne laisse envisager, il lui faudrait encore 146 buts à ce rythme pour égaler Andersson, soit six saisons supplémentaires au même niveau.
Le 2 juin 2020, le club a inauguré une esplanade portant le nom de Gunnar Andersson derrière la tribune Ganay. Cinquante ans après sa mort.
Cimetière Saint-Pierre. Carré 61, rang 35, place 15.