Kéruzoré, Krause, Mauricio, Buzaré : qui sont les dix meilleurs joueurs du Stade Lavallois ? Un classement fondé sur les stats, la longévité et l’empreinte au club.
Le Stade Lavallois n’a jamais eu le budget de ses ambitions. Pourtant, entre 1976 et 1989, il a produit deux cinquièmes places en D1, une Coupe d’Europe et une victoire contre le Dynamo Kiev. Derrière ces résultats, il y a dix hommes, pas toujours ceux qu’on croit, pas toujours ceux que les supporters attendent dans cette liste. Et quelques absences qui, à elles seules, posent la vraie question sur ce club.
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Michel Le Milinaire leur a tous dit oui
Oleg Blokhine traverse le terrain, s’arrête devant le gardien adverse et lui serre la main. À Laval, dans un stade Francis-Le-Basser comble ce soir du 28 septembre 1983, personne n’a vu venir ça.
Le champion soviétique, favori absolu du tirage, vient d’être éliminé de la Coupe UEFA, l’ancêtre de l’actuelle Ligue Europa, par le Stade Lavallois. Score : 1-0 au match retour, sur un but de José Souto. Jean-Michel Godart, gardien tango, se souviendra longtemps de la poignée de main du Ballon d’Or ukrainien. « Blokhine est venu me féliciter. J’étais stupéfait », a-t-il déclaré à So Foot en 2015. Le budget du club de Laval cette saison-là est inférieur à celui de n’importe quelle équipe de D1 à part peut-être deux.
Cette nuit-là ne sort pas du néant. Elle est le produit d’une méthode construite sur quinze ans, par un instituteur breton de 37 ans nommé entraîneur en 1968, et par une dizaine d’hommes qu’il a choisis, souvent contre l’avis général.
Dans les archives du Monde du 3 novembre 1992, Michel Le Milinaire est décrit comme ayant dirigé Laval « pendant vingt-quatre ans », de 1968 à 1992, sans interruption. Aucun entraîneur de club professionnel français n’a tenu aussi longtemps au même poste dans la même génération. Cette longévité n’est pas anecdotique. Elle explique presque tout.
Le Milinaire arrive à Laval en 1964 comme responsable des jeunes, deux ans après l’accession du club en CFA, le Championnat de France Amateur, troisième échelon national à l’époque. En 1968, Henri Bisson, président emblématique du club depuis 1947, le nomme entraîneur de l’équipe première à 37 ans. Sa méthode tient en deux axes, documentés par le site officiel du club et par les témoignages de ses joueurs : former les locaux, recruter les autres en marge du marché.
Le recrutement de Raymond Kéruzoré à l’été 1975 résume cette logique. Milieu du Stade Rennais, écarté par ses dirigeants pour des raisons extra-sportives, Kéruzoré atterrit en D2, la deuxième division française, à Laval. Le Milinaire ne cherche pas un joueur disponible : il repère un joueur sous-évalué et lui offre un cadre que Rennes lui refusait. Un an plus tard, le même Kéruzoré sera élu meilleur joueur de D1 par les journalistes de France Football, récompensé par l’Étoile d’Or avec 168 points.
La Ligue de Football des Pays de la Loire, après la disparition de Le Milinaire le 1er décembre 2023 à l’âge de 92 ans, le décrit comme ayant emmené le club « du niveau amateur à la Coupe d’Europe ». La formule est exacte. Ce que cette phrase ne dit pas, c’est avec quels moyens.
Élite française : quinze ans de présence, zéro fortune
En 1976, le Stade Lavallois accède à la Division 1 après une victoire en barrage contre le Red Star (1-0 à l’aller, 2-1 au retour). Il y restera treize saisons consécutives, jusqu’en 1989. Sur cette période, le club termine deux fois cinquième : en 1981-1982 et en 1982-1983. Ces classements lui ouvrent les portes de la Coupe UEFA la saison suivante.
Pendant ces treize années, trois profils de joueurs se succèdent sous le même maillot tango. Le premier : Kéruzoré, le catalyseur de la montée, obtenu en 1975 dans la disgrâce et parti en 1979 vers Brest après quatre saisons. Le deuxième : Alain Desgages, défenseur natif de Vautorte (Mayenne), entré au club en 1956 comme élève interne et titulaire jusqu’en 1979, soit 363 matchs et quinze saisons. Le troisième : Jean-Marc Miton, latéral gauche arrivé de Saint-Brieuc à 18 ans, qui dispute 304 matchs de D1 sous le maillot tango entre 1978 et 1989, record du club dans l’élite.
Ces trois trajectoires n’ont aucun point commun sur le plan géographique ou technique. Un seul les réunit : Le Milinaire leur a dit oui, et il n’a pas changé d’avis.
Miton, capitaine du club lors de l’épopée européenne de 1983-1984, sera élu dans le onze du siècle par les supporters lors du centenaire de 2002. Il décrit Kiev comme « le plus beau souvenir de ma carrière » et ajoute : « C’était une belle histoire, une histoire de copains. » Ce que cette fidélité coûtait, en salaires non perçus ailleurs, en carrières nationales sacrifiées, n’est pas documenté. Mais elle a un prix que les deux cinquièmes places de D1 ne couvrent pas entièrement.
Tripp, Kostedde, Krause : la filière qui a sauvé Laval
Georg Tripp débarque à Laval en 1973. Il a 31 ans, il est allemand, il vient de passer deux saisons à Sedan puis à Angoulême sans laisser de traces majeures. En D2, il inscrit 54 buts en trois saisons pour les Tango, soit un ratio que peu d’attaquants français de l’époque peuvent approcher en deuxième division. Tripp repart en 1976, juste avant la montée en D1. Il laisse deux choses derrière lui : 64 buts toutes compétitions et deux recommandations à la direction du club.
Les deux noms qu’il suggère sont Erwin Kostedde et Uwe Krause. Kostedde arrive en 1979 : attaquant né à Münster en 1946, fils d’une mère allemande et d’un père afro-américain, il avait été le premier joueur noir à porter le maillot de la sélection ouest-allemande, le 22 décembre 1974 contre Malte. À Laval, lors de la saison 1979-1980, il inscrit 21 buts en championnat, co-meilleur buteur de D1, à égalité avec l’Argentin Delio Onnis, alors à l’AS Monaco. Puis il repart. Krause prend le relais à l’été 1980.
En trois saisons avec Laval (1980-1983), Uwe Krause inscrit 55 buts en D1, record du club dans l’élite, qu’aucun joueur lavallois n’a approché depuis. Lors de la saison 1980-1981, il marque 23 buts en championnat. Laval se maintient cette année-là à la différence de buts. Krause quitte le club en 1983 pour Monaco. Il a 28 ans.
Quarante ans après, de retour à Laval en décembre 2024 pour une soirée en hommage à Franz Beckenbauer, Krause est décrit par Ouest-France comme « la légende allemande des Tango » et comme « le deuxième meilleur buteur de l’histoire du club ». Il n’a joué ici que trois saisons. La filière Tripp aura produit, à elle seule, plus de 140 buts professionnels pour un club qui n’avait pas les moyens d’acheter des buteurs confirmés sur le marché français.
363 matchs, un seul maillot : Laval a aussi ses fidèles
Alain Desgages entre au Stade Lavallois en 1956, à l’âge de onze ans, comme interne au collège de Laval. Il en repart joueur en 1979, dirigeant plus tard, représentant de l’association jusqu’en 2022 : soit soixante-six ans de présence sous une forme ou une autre. En 2023, France Bleu Mayenne note qu’il n’a pas repris de licence « pour la première fois depuis ses onze ans ». Il a 78 ans.
Thierry Goudet suit une trajectoire voisine. Natif de Château-Gontier, en Mayenne, il entre au club à 14 ans, passe professionnel en 1980 et dispute 242 matchs avec Laval entre 1980 et 1986, puis lors d’un retour en 1993-1994. Il gagne deux Coupes d’été, compétition réservée aux clubs professionnels français, ancêtre de la Coupe de la Ligue, en 1982 contre Nancy (3-2) et en 1984 contre Monaco (3-1), et joue les quatre matchs de la Coupe UEFA 1983-1984. « J’ai de très belles histoires à raconter », a-t-il déclaré à Ouest-France en 2015. Il parlait de Laval, pas de ses passages au Stade Brestois ou au Stade Rennais.
Ces joueurs-là, formés localement, peu exportés, restés longtemps, donnent au club une texture que les buteurs de passage ne peuvent pas produire. Ni Kéruzoré ni Krause ne s’installent. Desgages et Goudet, eux, ne partent pas. Leur présence crée une continuité sans laquelle les recrutements étrangers n’auraient pas suffi à bâtir une identité. La chute de 1989 mettra fin à cette double logique en une seule saison.
Ligue 2, 1999-2009 : cent buts pour tenir debout
Le Stade Lavallois descend de D1 en 1989 et ne remontera jamais en Ligue 1, le nom que prend la première division française à partir de 2002. Les années suivantes sont celles d’un club qui apprend à exister autrement : en Ligue 2, puis en National, troisième échelon, après 2006, avant de retrouver le championnat professionnel en 2009.
Dans ce périmètre réduit, deux joueurs construisent leurs propres records. Mickaël Buzaré, latéral droit né à Lesneven (Finistère), arrive en 1998 et reste douze ans. Il dispute 367 matchs sous le maillot tango, record absolu de l’histoire du club, devant Alain Desgages et ses 363 apparitions. Ses 3 buts en douze saisons ne sont pas un oubli statistique : c’est la description précise d’un joueur dont la valeur réside dans la régularité défensive et la disponibilité, pas dans la finition.
Guilherme Mauricio, lui, arrive un an après Buzaré, en 1999. Attaquant franco-portugais formé au Red Star, club de la banlieue nord de Paris alors en deuxième division, il inscrit 102 buts sous le maillot lavallois en deux passages (1999-2006 et 2008-2009), dont 79 en championnat de Ligue 2, record du club dans la division. En 2019, France Bleu Mayenne le décrit toujours comme « le meilleur buteur du club mayennais ». La formule reste valable en 2026.
Buzaré, qui ne marque pas, et Mauricio, qui ne fait que ça : leur coexistence dit précisément ce que Laval est devenu après 1989, un club qui ne produit plus d’exploits européens, mais qui produit encore des fidélités et des buteurs capables de tenir un niveau professionnel pendant une décennie. Ce que la méthode Le Milinaire avait construit sur le talent, ses successeurs le reconstruisent sur la durée.
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Laval-Boulogne (1-0) : les notes des joueurs
José Souto a marqué le but de Kiev. Il n’est pas dans ce top 10.
Dans la liste officielle des joueurs du Stade Lavallois, José Souto est crédité de 118 matchs et 15 buts. C’est peu, pour un joueur dont le nom reste gravé dans la mémoire de tout supporter tango ayant plus de cinquante ans.
Le 28 septembre 1983, il est l’auteur de l’unique but du match retour contre le Dynamo Kiev. Ce but suffit à éliminer le champion soviétique. Dans la foulée, les Tango battent l’Austria de Vienne, club viennois alors parmi les meilleurs d’Europe centrale, en huitième de finale, avant d’être éliminés en quart. L’épopée dure quatre matchs. Souto en est l’acteur central le plus cité.
Son total de matchs, 118, contre 349 pour Miton ou 363 pour Desgages, l’exclut mécaniquement de ce classement. Patrick Delamontagne non plus n’y figure pas : 202 matchs, 44 buts, trois sélections en équipe de France, élu dans le onze du siècle de 2002, et pourtant absent. Ses deux passages à Laval (1978-1980 et 1984-1987) sont séparés par des saisons à Nancy et Monaco, ce qui divise son impact sur deux périodes distinctes.
Jean-Michel Godart tient le but lors de la victoire contre Kiev. Il dispute 119 matchs avec le club entre 1983 et 1988. Sa phrase après le 0-0 à l’aller, en Ukraine, « Ils nous ont pris pour des Schtroumpfs, on les a bien schtroumpfés ! », est l’une des plus citées du football français de cette décennie. Il a précisé à So Foot, trente ans plus tard, qu’il l’avait en réalité adressée à Monaco, pas aux Soviétiques. L’histoire a gardé la première version.