Cristiano Ronaldo a annoncé ce jeudi 5 novembre qu’il ne porterait plus le maillot du Portugal. Vingt-trois ans, 234 sélections, 146 buts, et une sortie en vidéo sur Instagram, la veille d’une liste qu’il n’a pas voulu attendre. Le pays pleure son capitaine. Il devrait surtout pleurer l’adieu qu’il n’a pas su lui offrir.
Personne n’est mort, ce jeudi. Cristiano Ronaldo a 41 ans, il joue toujours, il marque encore : trois buts en un quart d’heure avec Al-Nassr, il y a une semaine à peine. Et pourtant, c’est bien un deuil que le Portugal a commencé ce matin, devant une vidéo de cinq minutes postée sur Instagram, sur fond de « O Amor a Portugal », chanté par Dulce Pontes. Les premiers mots suffisent : « Chegou o dia de devolver a camisola 7. » Le jour est venu de rendre le maillot numéro 7.
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Rendre. Pas quitter, pas raccrocher : rendre. Comme on rend un objet prêté. Il insiste d’ailleurs : ce maillot, il ne l’a « jamais senti comme exclusivement [sien] ». Venant d’un homme qui a passé sa vie à graver son nom dans les livres de records, l’aveu bouleverse. Il laisse aussi un goût amer. Car ce maillot, il le rend seul, face à une caméra. Sans stade debout, sans hymne, sans personne pour le lui reprendre des épaules.
Un pays qui a appris à croire avec lui
Il faut se souvenir d’où l’on vient. Le 20 août 2003, à Chaves, Luiz Felipe Scolari fait entrer à la mi-temps d’un match amical contre le Kazakhstan un ailier de 18 ans, maigre et insolent, qui vient de signer à Manchester United. Le Portugal d’alors n’a disputé que trois Coupes du monde dans toute son histoire. Avec lui, il en enchaînera six. Il gagnera un Euro, en 2016, et deux Ligues des nations, en 2019 et en 2025.
Les chiffres, pourtant, disent mal ce qu’il a changé. 234 sélections, 146 buts : deux records du monde chez les hommes, et l’essentiel est ailleurs. Ronaldo a appris à un petit pays à ne plus s’excuser d’exister sur un terrain. Les larmes de la finale perdue contre la Grèce, à la Luz, en 2004. Le genou blessé à Saint-Denis en 2016, et ce capitaine qui hurle ses consignes depuis la ligne de touche jusqu’au but d’Éder. Ce sont des images de famille. Une génération entière de Portugais n’a jamais connu sa sélection sans lui. C’est elle, d’abord, qui est en deuil.
Le dernier match, que personne ne savait être le dernier
Voilà ce qui rend ce deuil si difficile à porter : on a manqué l’enterrement. Le dernier match de Cristiano Ronaldo sous le maillot portugais a eu lieu le 24 septembre, à Alvalade, contre le pays de Galles. Une victoire 1-0 en Ligue des nations, un but de João Félix, un remplacement à la 67e minute. Personne, ce soir-là, ne s’est levé pour lui dire au revoir. Personne ne savait. L’histoire a le sens de l’ironie : c’est dans le stade du Sporting, le club qui l’a formé, que tout s’est arrêté, sans que quiconque s’en aperçoive.
La suite tient du mauvais feuilleton. Trois jours plus tard, à Oslo, il passe tout le match sur le banc et quitte la pelouse sans saluer les supporters. Le 30 septembre, à Copenhague, il quitte le rassemblement peu après la conférence de presse du sélectionneur. Le soir même, le Premier ministre, Luís Montenegro, appelle tour à tour le président de la Fédération, le sélectionneur et le joueur. Un chef de gouvernement au téléphone pour une histoire de temps de jeu : le Portugal mesure alors ce que pèse Ronaldo, et ce que coûte sa colère. Le 19 octobre, le conseil de discipline de la Fédération le suspend trente jours et lui inflige 255 euros d’amende. La plus grande légende du football portugais sanctionnée comme un remplaçant indiscipliné : c’était déjà une manière de fin.
Trois responsables, aucun innocent
Il serait commode de désigner un coupable unique. Ce serait faux.
La Fédération, d’abord. Selon le récit de Ronaldo lui-même, c’est son président, Pedro Proença, qui l’a convaincu de ne pas arrêter après l’élimination contre l’Espagne au Mondial, le 6 juillet. Retenir un capitaine de 41 ans engage : cela suppose un calendrier, un cadre, une sortie. Rien de tout cela n’a été prévu.
Jorge Jesus, ensuite. Son autorité n’est pas en cause, et les résultats lui donnent raison : quatre victoires en quatre matches, dont deux sans Ronaldo, et une place en quarts de finale déjà acquise. Mais le vieux technicien savait ce qui se jouait. Il l’avait dit lui-même, début octobre : « Ronaldo sait que ça va finir, mais j’aimerais que ça finisse comme il le veut. » Ça n’a pas fini ainsi.
Ronaldo, enfin, et surtout. Un capitaine ne quitte pas un rassemblement. Le conseil de discipline l’a écrit noir sur blanc : il lui revenait de choisir avec une prudence particulière le moment et la manière d’exprimer son mécontentement. Il ne l’a pas fait, et il l’a reconnu, en s’excusant auprès de ses coéquipiers le 6 octobre. L’orgueil qui l’a porté si haut l’a aussi conduit vers cette sortie par la petite porte. On ne lui rendrait pas service en le taisant. On ne lui a jamais menti sur ses buts ; on ne lui mentira pas sur sa sortie.
En colère et en deuil à la fois
Il faut avoir l’honnêteté de le dire : ces dernières semaines de polémique, le Portugal en voulait à son capitaine. Début octobre, un sondage Pitagórica pour TVI et CNN Portugal montrait un pays coupé en deux : 37 % des sondés ne voulaient plus le voir convoqué, 35 % souhaitaient qu’il reste. Et deux sur trois choisissaient Jorge Jesus si la Fédération devait trancher entre les deux hommes.
Mais on peut en vouloir à quelqu’un et le pleurer. C’est même le propre des deuils de famille. Bruno Fernandes l’avait pressenti, avant de recevoir la Norvège : si Ronaldo devait quitter la sélection, il fallait que ce soit un jour de fête, pas un jour où le pays serait divisé. C’est l’inverse qui s’est produit. Le Portugal apprend le départ de son plus grand joueur au moment précis où il est le plus partagé à son sujet. Pepe, son vieux compagnon de route, a trouvé les mots justes ce matin : « Foi mais do que futebol. » C’était plus que du football.
Ce que le Portugal lui doit encore
Il n’est pas trop tard. Le 6 octobre, Ronaldo promettait « un ou plusieurs matches d’adieu », ajoutant qu’il y aurait du temps pour cela. Son message de ce jeudi n’en dit plus un mot. C’est à la Fédération de reprendre cette promesse à son compte, vite, sans calcul, sans attendre que la poussière retombe. Un stade, un soir, un hymne. Que les enfants qui n’ont jamais vu le Portugal sans lui puissent le regarder partir pour de vrai.
Ce n’est pas une affaire de nostalgie. C’est une question de dignité, la sienne et celle du pays. Une nation se juge aussi à la manière dont elle prend congé de ceux qui l’ont portée. Le Portugal a laissé filer le dernier match de son capitaine sans le voir. Il ne peut pas manquer son adieu.
« Portugal estará sempre em mim », a écrit Ronaldo ce matin. Le Portugal sera toujours en moi. À la nation, désormais, de prouver que l’inverse est vrai. Il vient de lui rendre le maillot. Qu’elle lui rende un stade.