Un sélectionneur rappelé onze ans après son sacre, deux victoires pour lancer la route vers la CAN 2027, un premier revers à domicile face au Cameroun, et l’ASEC Mimosas qui joue ce mois-ci son avenir africain : à la rentrée d’octobre, Abidjan n’a rien perdu de la fièvre qui l’a tenue éveillée tout l’été. Enquête sur une ville où le football ne connaît pas d’intersaison.
Samedi 3 octobre, 19 heures, stade olympique Alassane-Ouattara d’Ebimpé, au nord d’Abidjan. Pour son premier rendez-vous à Ebimpé depuis son retour, Hervé Renard reçoit le Cameroun, l’adversaire que les deux pays surnomment « la belle-famille ».
Le sélectionneur a procédé à dix changements par rapport au match précédent : Alban Lafont dans les buts, Ibrahim Sangaré capitaine, plusieurs jeunes titulaires. Dès la reprise, Bil Nsongo trompe Lafont. Le Cameroun, absent du Mondial américain, s’impose 1-0, selon l’AIP. C’est la première défaite du second mandat de Renard. Il assume : « Ce match était ma seule possibilité de voir les nouveaux joueurs à l’œuvre », a-t-il expliqué à l’agence ivoirienne.
A LIRE
5 preuves que Yamal est le meilleur joueur du monde
Un amical perdu ne devrait pas peser lourd. Il n’a d’ailleurs pas empêché la Côte d’Ivoire de remonter au 29e rang du classement FIFA publié le 7 octobre, au cinquième rang des nations africaines. Mais à Abidjan, en 2026, rien n’est anodin. Trois mois plus tôt, la ville passait des nuits blanches à célébrer la première qualification de son histoire pour un second tour de Coupe du monde. Depuis cet été, le public ivoirien a changé d’étalon : il ne compare plus ses Éléphants à l’Afrique, mais au monde.
Renard, saison 2
Le retour d’Hervé Renard est le fruit d’un été agité. Emerse Faé avait tout coché : une CAN 2023 remportée après avoir repris l’équipe en plein tournoi, une qualification pour le Mondial sans encaisser un but, un seizième de finale historique. Le 31 juillet, la Fédération ivoirienne de football (FIF) a pourtant annoncé que son contrat, arrivé à terme, ne serait pas renouvelé. Joint par l’AFP, le technicien de 42 ans n’a pas souhaité réagir.
Le 4 août, la FIF a choisi la nostalgie comme projet. À 57 ans, Renard reste l’homme de la CAN 2015, celle de la génération Yaya Touré, qui mettait fin à près d’un quart de siècle sans titre. Il arrive d’un intérim express avec la Tunisie pendant le Mondial. À la tête de l’institution, la continuité l’a emporté : seul candidat, Yacine Idriss Diallo a été réélu le 12 septembre à Yamoussoukro, pour un mandat qui court jusqu’en 2030.
Les débuts officiels sont réussis. Le 24 septembre à Bouaké, le Ghana est battu 2-0 grâce à Malick Yalcouyé (44e) et à un penalty de Franck Kessié (58e). Le 29, la Somalie cède à son tour 2-0, sur deux buts inscrits dans les toutes dernières minutes par Yann Gboho et Bazoumana Touré. Avec 6 points, la Côte d’Ivoire mène le groupe C des éliminatoires de la CAN 2027, prévue du 19 juin au 17 juillet 2027 au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda. Les deux prochaines journées se jouent entre le 11 et le 17 novembre.
L’été qui a déplacé la barre
Pour comprendre l’exigence d’aujourd’hui, il faut revenir à la nuit du 25 au 26 juin. À Philadelphie, Nicolas Pépé vient de signer un doublé contre Curaçao (2-0). À Blockhaus, quartier de Cocody, les maquis ne se vident pas. « Ça a duré au moins jusqu’à 3h du matin ! », racontait le lendemain Évrard, maillot orange sur le dos, au micro de RFI.
Pendant cinq semaines, la ville s’était transformée en tribune délocalisée. Radio Côte d’Ivoire avait ouvert une fan zone sur son esplanade du Plateau. L’ambassade des États-Unis, pays hôte, en avait installé une autre à l’INJS de Marcory. La pluie n’arrêtait personne : après le but tardif d’Amad Diallo contre l’Équateur, des milliers de supporters avaient défilé sous l’averse.
L’élimination à Arlington a laissé un goût familier. En janvier à Agadir, l’Égypte avait détrôné les champions d’Afrique en quart de finale de la CAN (3-2), malgré 72 % de possession ivoirienne. Comme ce soir-là, les Éléphants ont dominé sans tuer le match. Dans les deux cas, le public a salué l’engagement et fait le procès du réalisme.
C’est ce double constat qui pèse sur l’ère Renard. Le titre continental de 2024 a été conquis à domicile, après une CAN pour laquelle l’État avait investi 900 milliards de francs CFA selon l’AIP, soit près de 1,5 milliard de dollars selon l’AFP. Ce titre, puis le seizième de finale de 2026, ont installé une certitude à Abidjan : cette génération peut aller plus loin. Chaque match d’automne est désormais jugé à cette aune.
L’ASEC, l’autre rendez-vous d’octobre
Il existe deux footballs à Abidjan. Celui des Éléphants, qui paralyse la ville. Et celui des clubs, qui peine à remplir ses tribunes. Ce mois-ci, le second a une rare occasion de capter l’attention.
Championne de Côte d’Ivoire pour la 30e fois en mai, l’ASEC Mimosas a remporté en août la Super Coupe face au CO Korhogo (2-0). Elle dispute maintenant le second tour préliminaire de la Ligue des champions africaine face au Maghreb de Fès, champion du Maroc. Le match aller se joue à Fès entre le 16 et le 18 octobre, le retour à Abidjan entre le 23 et le 25. L’enjeu : une place en phase de groupes. Au tour précédent, les « Jaune et Noir » de Julien Chevalier ont dû renverser le club togolais de l’ASKO Kara (2-1) au stade Félix-Houphouët-Boigny, après avoir été menés à la pause.
Le championnat, lui, a repris le 26 septembre par un camouflet. Pour son tout premier match en Ligue 1, le promu Yamoussoukro FC a battu l’ASEC 1-0 au stade Charles-Konan-Banny. Détail révélateur : selon les programmes publiés, aucun des huit matches de cette première journée ne s’est disputé à Abidjan. Les stades construits pour la CAN 2023 à Yamoussoukro, Bouaké, Korhogo ou San Pedro accueillent désormais l’élite. Les organisateurs du tournoi espéraient ainsi rapprocher les clubs de leur public. L’écart avec la sélection reste pourtant immense : la Super Coupe s’est jouée à entrée gratuite, quand les 60 000 places d’Ebimpé servent d’abord aux grands soirs des Éléphants.
Le vivier, lui, est intact. À Yopougon, le Mondialito, tournoi de détection des vacances réservé aux moins de 15 ans, a tenu sa 19e édition en 2025 avec 32 équipes venues d’Abidjan et de l’intérieur du pays. Ses organisateurs rappellent volontiers qu’un certain Franck Kessié y avait été repéré. C’est là, bien plus qu’en Ligue 1, que se fabrique le rêve abidjanais : celui d’un départ vers l’Europe.
L’économie de la ferveur
La passion a ses comptables. À chaque grand tournoi, les tenanciers de maquis allongent leurs horaires et multiplient les écrans. En 2010 déjà, un caissier d’un maquis géant de Yopougon expliquait à Abidjan.net que son établissement tournait jour et nuit pendant le Mondial. Seize ans plus tard, le modèle n’a pas changé ; il s’est simplement étendu aux fan zones sponsorisées.
L’autre industrie qui prospère sur la ferveur est celle du jeu. La Loterie nationale (Lonaci), qui donne son nom à la Ligue 1, a réalisé 657,6 milliards de francs CFA de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 14 %. En avril, le ministre de l’Économie l’a citée parmi les entreprises publiques les plus performantes. Pour 2026, elle vise 744,3 milliards de francs CFA et fait des paris sportifs un axe prioritaire.
Les opérateurs privés, qui travaillent sous licence, investissent jusqu’au football de quartier. Au printemps, Betclic Côte d’Ivoire a financé la deuxième édition de sa « Betclic Agora League ». Ce tournoi de « petits poteaux » s’est disputé dans les agoras d’Abobo, Yopougon, Koumassi et Port-Bouët.
L’État, lui, resserre la vis. Le 29 avril 2026, le Conseil des ministres a créé une unité de surveillance du secteur des jeux de hasard, composée notamment d’agents des forces de sécurité, en appui de l’Autorité de régulation des jeux de hasard. Objectif affiché : protéger les populations et sécuriser les recettes. Les chiffres officiels laissent pourtant une question sans réponse : quelle part de la jeunesse abidjanaise mise sur ses idoles, et ce qu’elle y laisse.
Novembre, déjà
En février, le trophée de la Coupe du monde avait fait escale à l’aéroport de Port-Bouët. Pour beaucoup d’Abidjanais, ce fut la preuve que le rêve pouvait se toucher. Huit mois plus tard, le trophée est reparti et le banc a changé, mais l’agenda ne laisse aucun répit.
L’ASEC joue sa saison africaine à Fès puis à Abidjan d’ici au 25 octobre. Les Éléphants reviennent mi-novembre pour confirmer leur avance dans le groupe C, avant un nouveau classement FIFA attendu le 18 novembre. À Abidjan, chacun sait déjà où il regardera ces matches. Au maquis, évidemment.