Deux ans après son arrivée à Anfield, l’ailier italien champion d’Europe 2021 n’est plus qu’une ligne en bas de l’effectif. Écarté de la liste de Ligue des champions par Andoni Iraola, blessé, lâché par la Nazionale au pire moment, Federico Chiesa incarne l’un des paradoxes les plus cruels du football moderne : être payé, soutenu par le public, et pourtant invisible.
Il y a des carrières qui se brisent d’un coup, sur un tacle ou une rupture. Celle de Federico Chiesa s’effrite lentement, saison après saison, promesse après promesse. Le 3 septembre dernier, le verdict est tombé sans fracas, par la simple publication d’une liste : l’international italien ne figure pas dans l’effectif déclaré par Liverpool pour la phase de ligue de la Ligue des champions 2026-27, tout comme Wataru Endo, tous deux laissés de côté par le nouvel entraîneur Andoni Iraola. Une formalité administrative, en apparence. Un aveu, en réalité.
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Un pari à bas prix devenu un poids mort
Rembobinons. À l’été 2024, le recrutement avait tout du coup malin. Beaucoup de supporters des Reds voyaient dans cette signature, pour un montant initial d’environ 10 millions de livres, une excellente affaire : peu de temps auparavant, Chiesa passait pour l’un des meilleurs attaquants du monde, et la Juventus s’en séparait parce qu’il n’entrait pas dans les plans de l’entraîneur, non pour ses qualités de footballeur. Le souvenir de l’Euro 2020, où il avait porté l’Italie jusqu’au titre, faisait le reste.
Le réveil fut brutal. Privé d’une vraie préparation estivale et confronté à un Arne Slot qui ne faisait presque jamais tourner son onze de départ pendant la course au titre, Chiesa n’a disputé que cinq matches de championnat lors de sa première saison, avec une seule titularisation, obtenue une fois le sacre acquis. Un titre de champion d’Angleterre en poche, certes, mais vécu depuis le banc.
La deuxième saison devait être celle de la reconquête. Elle fut celle de la relégation silencieuse. Il a enchaîné 36 apparitions toutes compétitions confondues en 2025-26, mais seulement cinq comme titulaire. Le chiffre le plus parlant est ailleurs : à la mi-mars, Chiesa ne cumulait que 673 minutes de jeu en 32 apparitions, pour une seule titularisation en Premier League et deux buts. Autrement dit, un joueur de couloir réduit au rôle de pompier des dix dernières minutes.
Il faut rappeler que l’Italien avait déjà connu l’humiliation de la liste européenne. Faute de joueurs formés au club en nombre suffisant, Liverpool n’avait inscrit que 22 joueurs pour la phase de ligue de la saison dernière, et Chiesa avait été la victime désignée, avant d’être repêché en raison de la grave blessure de son compatriote Giovanni Leoni. Revenir par la petite porte, grâce au malheur d’un autre : tout un symbole.
La Nazionale, ou l’occasion manquée
S’il fallait identifier le moment où le récit de Chiesa a basculé de la malchance vers quelque chose de plus trouble, ce serait peut-être mars 2026. Pendant des mois, le joueur avait décliné les convocations. Il se voyait régulièrement proposer une place dans le groupe de Gennaro Gattuso, mais refusait chaque invitation afin de se concentrer sur sa condition physique et sa forme en club. Puis vint le rappel pour les barrages du Mondial, présenté comme une bouée de sauvetage.
La bouée s’est dégonflée en quelques jours. Renvoyé à Liverpool avant le match, Chiesa a eu droit à une explication d’une franchise désarmante de son sélectionneur. Gattuso a d’abord évoqué de petits soucis physiques, avant de pointer un problème plus profond de disposition mentale : « Il ne se sentait pas à la hauteur et il est rentré. »
La suite appartient à l’histoire nationale italienne, et elle est douloureuse : la Squadra Azzurra a été éliminée aux tirs au but par la Bosnie en finale de barrage, manquant ainsi une troisième Coupe du monde consécutive. Chiesa n’y est pour rien sur le plan sportif. Mais l’image d’un champion d’Europe se retirant de lui-même avant le rendez-vous le plus important de la décennie laisse une trace. Dans un pays qui a érigé la grinta en vertu cardinale, elle pèsera longtemps.
Iraola, l’espoir d’un été
Le départ d’Arne Slot aurait pu tout changer. Andoni Iraola a été nommé le 4 juin 2026 pour deux ans, succédant au Néerlandais parti le 30 mai. Et l’été a commencé comme un conte. Chiesa a marqué dès le premier match amical de l’ère Iraola, une victoire 4-2 contre Sunderland à Nashville. Face aux journalistes, il a eu cette phrase lucide, presque désabusée, qui résume tout son passage en Angleterre : « Peut-être qu’il y a eu trop de nouveaux départs. » Il ajoutait qu’il se sentait prêt pour un rôle plus important la saison passée, mais que cela dépendait de la volonté de l’entraîneur.
Le basculement a été rapide. Iraola ne l’a guère privilégié lors des matches de préparation, et l’Italien n’a même pas été retenu dans le groupe pour les deux matches nuls face à Newcastle et Nottingham Forest en ouverture de saison. Puis le corps a de nouveau lâché. Iraola a évoqué une petite blessure musculaire à l’arrière de la cuisse, et le joueur vise un retour à l’entraînement pendant la trêve internationale. Pendant ce temps, sa place s’est évaporée : le jeune Lewis Koumas a repris le rôle qu’il occupait, en imposant l’intensité que réclame Iraola.
Une liste européenne qui en dit long
La mise à l’écart européenne ne relève pas seulement de l’arithmétique réglementaire, même si celle-ci pèse. Le règlement de l’UEFA limite à 17 le nombre de joueurs non formés localement sur la liste A, et Iraola a réservé ces places à la recrue Bradley Barcola, arrivée pour 123 millions de livres, à Víctor Muñoz, autre renfort estival, et même à Hugo Ekitiké, pourtant blessé. Inscrire un joueur indisponible plutôt que Chiesa : le message est limpide. Le départ de Curtis Jones à l’Inter a encore compliqué l’équation des joueurs formés au club, mais les choix, eux, restent des choix.
Jamie Carragher, jamais avare d’une formule définitive, n’a pas pris de gants. Sur le plateau de The Overlap, l’ancien défenseur des Reds a jugé que Chiesa et Endo étaient de fait exclus des plans du nouvel entraîneur, assurant qu’ils « ne joueront jamais » sous Iraola et qu’ils auraient dû être vendus.
Rester, par choix ou par défaut ?
C’est peut-être là que réside le vrai malheur de Federico Chiesa. Le mercato estival s’est refermé sans lui. Son père, Enrico, ancien attaquant de la Nazionale, a tenu à couper court aux rumeurs de dernière minute, assurant que son fils se sent parfaitement bien au club : « Son premier souhait est de continuer et de rester à Liverpool. » Mais la réalité est moins romantique : faute d’un véritable intérêt, malgré les rumeurs venues de Serie A, le joueur de 28 ans est finalement resté.
Reste à savoir ce que vaut la fidélité d’un joueur qu’on n’utilise pas. Chiesa est sous contrat jusqu’au 30 juin 2028, ce qui laisse deux fenêtres, janvier et l’été prochain, pour écrire un autre chapitre, ailleurs de préférence. Car l’histoire de sa carrière est aussi celle d’un homme qui a toujours rebondi : de la rupture des ligaments croisés en 2022 aux rejets de la Juventus, il a survécu à tout. Sauf, peut-être, à l’indifférence.
L’injustice de son cas tient en une image : un public qui l’aime, qui l’applaudit à chaque entrée, et un vestiaire où il n’a jamais obtenu la place qu’il estimait mériter. Liverpool l’a acheté comme un joker. Il est devenu un regret, pour le club comme pour lui. Le plus triste serait que, dans dix ans, on se souvienne de Federico Chiesa non pour ce qu’il a fait à Wembley en 2021, mais pour ce qu’il n’a jamais eu l’occasion de faire à Anfield.