« ON SÈME LES PREMIÈRES GRAINES »
Véritable vivier de talents, l’Ile-de-France fournit beaucoup de jeunes aux centres de formations. Mais avant d’avoir entre 12 et 15 ce sont des éducateurs comme Ammarkhodja Rabah, qui les éveillent au football. Un rôle essentiel et trop souvent minimisé. Avec des embûches, des dérives, mais beaucoup de passion.

Après avoir dû raccrocher les crampons à la suite de mauvaises blessures au genou, Ammarkhodja Rabah est devenu éducateur. Passé par toutes les catégories de jeunes, il s’occupe depuis 7 ans des U6 et U7 dans le club de l’US Ponthierry, en Seine-et-Marne. Avec compétence et passion, il évoque cette catégorie d’âge si particulière, que l’on qualifie « d’éveil au football », mais qui est malheureusement exposée aux dérives de la société et à l’appât du gain.
Ammarkhodja, quand les enfants arrivent chez vous, ils n’ont aucune notion de football…
Dans le foot, on appelle ça, « l’éveil ». Pour beaucoup, ce sont les parents qui les poussent à s’inscrire. Tu en as toujours 3 ou 4 qui n’ont pas envie de faire du foot. On les garde un ou deux mois, au plus tard jusqu’en décembre, les parents comprennent et les enlèvent.
« Quand un gamin, il arrive avec le sourire et qu’il repart avec le sourire, pour moi c’est gagné »
Elle est où la satisfaction quand on s’occupe de ces jeunes ?
Quand un gamin, il arrive avec le sourire et qu’il repart avec le sourire, pour moi c’est gagné. A partir de là, le gamin, on va essayer de le faire travailler, mais sans véritablement chercher le résultat. Il faut savoir qu’à cet âge là, la plus-part ne connaissent pas leur droite de leur gauche, ils ne savent pas faire leurs lacets… On va leur apprendre tout ça.
On est au delà du foot, avec une approche très particulière…
Il faut avoir un discours très adapté. Parfois, j’entends des coachs dire « décroche », je rigole et je lui demande : « mais il va aller décrocher quoi ? Le Téléphone ? ». Ils n’ont pas les notions que peuvent avoir les plus grands. Tu entends aussi : « monte… descends ! ». Mais parfois à cet âge-là, ils ne savent même pas dans quel but ils doivent marquer. Quand tu lui dis « monte ou descends », il ne sait pas dans quel sens aller. Il y a d’autres termes mieux adaptés, comme « avance » ou « recule ».
Quand on parle des professionnels, on cite souvent le club qui les a formés, mais on minimise l’importance de ce qui s’est passé avant…
Pourtant, ils sont tous passés par là. Pour moi, il y a deux vitrines dans le club : les gamins et les séniors. Les séniors, parce qu’ils monopolisent souvent l’attention, ce sont eux qui génèrent des sponsors… Mais le phare, ça reste les gamins. C’est à ce moment-là que l’on sème les premières graines, en espérant qu’après, ils en récolteront les fruits.
« Sur certains plateaux, j’ai vu de la violence. Mais de la vraie violence »
A cet âge-là, les enfants sont à l’abris des dérives du foot et de la société en général ?
Pour les U6/U7, parfois, c’est affolant ! Tu as des très bonnes ambiances avec les parent, mais quand il s’agit de ce qu’on appelle les « plateaux » (rencontres avec des équipes adversaires, autour de petits matchs et différents exercices de conduite de balle ou de frappes au but, NDLR), ça commence à devenir agaçant. Pas tous, une minorité, mais une minorité qui nuit aux gamins, qui nuit au football, carrément. Sur certains plateaux, j’ai vu de la violence. Mais de la vraie violence entre parents. Je me souviens notamment, il y a quelques temps lors d’un petit tournoi. On passait une journée très sympa, beau temps, barbecue, petits matchs… A un moment, dans un match, un gamin fait un tacle à un autre (en général, les tacles sont interdits à cet âge). Il lui fait un peu mal. Le père du gamin saute la balustrade et vient bousculer le gamin qui a fait le tacle. Aussitôt, le père de ce dernier arrive en courant et les deux parents se bagarrent. Pendant ce temps-là, tu as les deux gamins, main dans la main, qui ne comprennent pas ce qui arrive, ils sont ensemble et ils pleurent.
L’inter-action des parents a aussi des répercussions sur l’évolution du joueur ?
Malheureusement, ça arrive. Chez nous, en U7, notre petite starlette fait toute le temps la différence. Un jour son père vient me voir et me demande de le faire passer dans la catégorie du dessus. Je lui dis que je ne veux pas le faire car, s’il est très fort individuellement, il n’a pas encore suffisamment la notion du collectif. Il a besoin de progresser sur ce plan, il manque de maturité, de physique aussi. Comme le père insiste, un jour, je demande à l’éducateur des U8/U9 de le prendre dans un petit match. Et bien le gamin, il s’est fait éteindre. J’ai revu les parents et je leur ai expliqué ce qui s’était passé. Ça ne sert à rien de faire ça. C’est comme sauter une classe à l’école. Le gamin aussi, il a perdu en confiance. Lui qui se sentait si fort, il a pris un coup derrière la tête. Du jour au lendemain, il a cru qu’il était devenu nul. Je préfère avoir un gamin qui met des buts et qui a la banane, qu’un autre qui monte avec les plus grands et qui fait la gueule.
« Les enfants, le cadre, ils le comprennent vite, avec les parents c’est parfois plus compliqué. »
A cet âge-là, ce sont aussi de vraies leçons de vie…
Ce n’est pas pour rien qu’on parle d’éveil, d’école de foot. Quand ils arrivent en retard, ils restent à la porte. On leur apprend à faire leurs lacets, mettre les protèges-tibias, s’habiller même pour certains… On essaye de mettre un cadre, surtout avec les parents. Les enfants, le cadre, ils le comprennent vite, avec les parents c’est parfois plus compliqué.
On voit la qualité d’un club à travers le niveau de ses éducateurs…
L’encadrement, c’est très important. Parmi les éducateurs, on trouve trop souvent, pour une question de moyens souvent, des jeunes qui évoluent dans le club. On leur paye leur licence, un survêt’, et le tour est joué. Souvent, les jeunes sont dans l’amusement avec les gamins, il n’y a pas réellement de cadre. Souvent, ils ne sont pas diplômés, c’est un problème. Pendant une séance, certains vont être sur leur téléphone. Les parents le voient ça.
Le directeur sportif de Montfermeil (LIRE ICI SON INTERVIEW) explique que le plus difficile, au début, a été de trouver des bons éducateurs…
Ils ont tout compris. Sans bons éducateurs, les gamins ne vont pas bien s’épanouir. Sur le plan du football, mais aussi d’un point de vue humain.
Tous les clubs sont conscients de cette nécessité ?
Ils la voient, mais n’y répondent pas forcément. C’est compliqué de recruter des bons éducateurs, il faut du temps, des moyens. Donc ils vont vers des solutions de facilité.
Donner la priorité aux jeunes, c’est un véritable choix, une politique affirmée…
Effectivement. Dans la majorité des clubs, le plus gros du budget va chez les séniors. Il faut payer les équipements, payer les arbitres, payer les amendes. Un carton jaune, c’est 8 euros. Les CDM et les vétérans aussi coutent beaucoup d’argent, car ils ont beaucoup de cartons. Et souvent, à partir des U16, c’est de plus en plus difficile de récupérer l’argent des licences. Personnellement, cela ne me dérangerait pas si on supprimait les séniors au profit des jeunes.
« Un enfant, ce n’est pas un adulte miniature, ce n’est pas une grille de loto, c’est juste un enfant. »
Quand on s’occupe des U6/U7, on est à l’abris de ces fameux recruteurs et autre scouts, qui arpentent les terrains ?
En U6/U7, ça se joue surtout au niveau régional. Tu as des clubs, comme Melun, Le Mée, Moissy… qui viennent chercher des gamins chez nous. Chaque saison, j’en ai 3 ou 4 qui partent. J’ai des discussions avec les parents, mais c’est le fameux « projet Mbappé »…
Ce « projet Mbappé », il vous fait beaucoup de mal…
Il y a des parents qui ne se rendent pas compte. Dès cet âge-là, ils prennent des coachs privés pour entraîner leurs gamins. Moi, on est venu me voir plusieurs fois, en me disant : « vous ne voulez pas donner des cours particuliers à mon fils, on vous paye 15 euros de l’heure ? ». Certains me dise : « On a mis un petit but dans le jardin et tous les jours, il s’entraîne ». A chaque fois, je leur dis qu’ils ne sont pas éducateurs et qu’ils feraient mieux de faire les devoirs avec leur fils. Ça, il ne le font pas pour que leur gamin s’éclate. Ils le font parce qu’ils ont un but précis dans leur tête : que leur gamin performe et devienne, pourquoi pas, joueur professionnel.
…
En début de saison, je fais une grande réunion avec les parents, pour savoir ce qu’ils attendent en mettant leur enfant à l’école de foot, et leur expliquer ce qu’on va leur proposer. En mettant l’accent sur la nécessité d’être pointu au niveau scolaire. Aujourd’hui, les centres de formations ne prennent pas des jeunes qui ont de grosses difficultés scolaires, surtout au niveau comportement. Ce ne sont pas toujours les joueurs les plus talentueux qui réussissent. Les parents, l’entourage sont très importants.
Les débuts, la façon dont tu rentres dans ce milieu compte aussi beaucoup…
Exactement. Un enfant, ce n’est pas un adulte miniature, ce n’est pas une grille de loto, c’est juste un enfant.
Parlons football et mettons en évidence l’enfant footballeur qui par son insouciance apprend les valeurs qui le feront grandir…
Rabah.